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Image du film "Rêver sous le capitalisme"

Peut-on comprendre les colères de l’époque par le rêve ?

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Des colères d’abord muettes et individuelles qui travaillent la psyché à l’heure du néo libéralisme c’est l’objet d’un documentaire « Rêver sous le capitalisme ».

Image du film "Rêver sous le capitalisme"
Image du film "Rêver sous le capitalisme" Crédits : Sophie Bruneau

Que disent nos rêves des temps que nous vivons ? Quels signes nous envoient-ils ? Avez-vous déjà rêvé que vos collègues se transformaient en zombies et que vous les éliminiez à coup de pelle ? Ou que vous vous étiez endormi chez la concurrence et qu’on vous réveillait dans votre entreprise en vous pressant de prendre le téléphone ?

Avant de s’exiler aux Etats-Unis en 1939, la journaliste allemande Charlotte Berardt a collecté les rêves dans son entourage pour témoigner du régime politique qui s’était mis en place, et révéler à quel point la psyché de ses contemporains était travaillée par le basculement dans la barbarie nazie. Dans un documentaire qui sort aujourd’hui en salle « Rêver sous capitalisme », signé Sophie Bruneau, il ne s’agit pas de franchir directement le point Godwin mais d’emprunter la méthode de Charlotte Berardt. Elle part du principe que le rêve est un matériau anthropologique. 

Quand l’époque est marquée par le changement, politique entre autres, les rêves peuvent nous donner une vérité condensée de l’invisible qui travaille le corps social. 

Ils sont ingénieurs dans une entreprise du BTP, employés dans un call center, cadre dans une administration, caissiers, tous plus ou moins dans ce qu’on appelle le secteur tertiaire. Le film provient d’une collecte de rêves en Belgique, à Bruxelles, mais pourrait se situer un peu partout dans une démocratie néo-libérale tempérée.

Pour paraphraser Freud, ici le rêve n’est pas la voie royale d’accès à la connaissance du capitalisme au 21ème siècle, mais plutôt à son expérience. 

En 2009, dans le film qu’elle avait coréalisé avec Marc-Antoine Roudil, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », reprenant un vers de Lafontaine dans la fable « Les animaux malades de la peste », Sophie Bruneau avait déjà reccueilli et dénoncé les souffrances au travail. Cette fois elle y revient donc par la porte du rêve. Les passeurs et passeuses de rêve qu’elle a rencontré pour arriver à ces récits, l’ont mise sur la piste de rêveurs et de rêveuses qui vivent dans une souffrance, une incompréhension, une angoisse.

C’est pourquoi dans les 12 rêves tressés à l’image, les troubles se répondent, et personne ne raconte comment son open-space s’est transformé en piscine joyeuse, les collègues s’applaudissant les uns les autres sur des bouées en forme de fruits !

Dans ces « cauchemars » du management néolibéral, le bip de la cadence de la caisse répond au débit accéléré d’une employée de call-center dont les nouveaux process de rendement à la minute ont envahi l’esprit. La médecin du travail comme l’employé de bureau formulent chacun dans leurs rêve cette question : à quoi je sers ? Et chaque rêve raconte une perte : perte de sens, mais aussi perte des autres, perte de la liberté, perte du contrôle de soi, perte de la vie, perte de la parole aussi… 

Dans Persona, Ingmar Bergamn révélait sur un visage les conflits intérieurs qui mènent à ce trouble. Ici peu de visages, quelques-uns dans un cadre stricte et habile témoignent, mais l’ensemble des rêves s’écoutent sur des plans fixes. Grue de chantier, fenêtre d’open-space, parking de zone commercial, ciel. Inspirée de Bachelard dans « L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière », Sophie Bruneau s’attache au caractère le plus important du rêve « la condensation ». Et c’est ce qui forme à l’écran une condensation métaphorique de l’expérience, du temps, du langage pour arriver au condensé d’une vérité. 

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