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Le fond de l’art est rouge

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Entre emprunt maladroit et frisson malhonnête, l’art soviétique ne se manipule pas sans danger. La grande exposition ROUGE qui s’ouvre au Grand Palais peut s’avérer à ce titre un manuel, voire un antidote, judicieux.

Tandis que la rue s’emplissait de différentes couleurs : jaune gilet, noir casseur, vert climat ; le rouge soviétique faisait son retour esthétique. Il y eu bien sûr la couverture polémique de M, le magazine du Monde, et son emprunt au graphisme constructiviste pour représenter le président Macron. Quant à la typographie soviétique elle s’affichait dans le sulfureux projet DAU, vendu comme la plus grande expérience artistique de l’année avant de virer au fiasco.

Entre emprunt maladroit et frisson malhonnête, l’art soviétique ne se manipule pas sans danger. La grande exposition ROUGE qui s’ouvre au Grand Palais peut s’avérer à ce titre un manuel, voire un antidote judicieux.

Si l’on reprend l’Histoire de l’art en route, nous sommes passés d’un art repoussoir, marqué au noir par les crimes du stalinisme, à une lecture esthétique, expurgeant l’idéologie de ces fortes propositions plastiques. Sans oublier de cloisonner les années 20 et leurs avant-gardes martyres d’un côté, et l’art totalitaire du « réalisme socialiste » de l’autre.

Remettre la politique au cœur du projet constructiviste des années 20, et repérer les éléments de continuité qui ont irrigué les œuvres de propagande stalinienne avant de s’étouffer dans le kitsch d’État n’était pas chose aisée. Pourtant, c’est le parcours complexe et salutaire que réussit l’exposition « ROUGE, art et utopie au pays des soviets » conçue par Nicolas Liucci-Goutnikov.

Vous me direz, pourquoi aller admirer de grandes croûtes où le camarade Staline se recueille par 4 mètres sur 3 ? Parce qu’avant cela, c’est toute une nouvelle dynamique de l’art qui s’est mise en place, mue par des ambitions indissociables de la révolution soviétique. 

Après octobre 1917, de nombreux artistes d’avant-garde dits « de gauche » vont s’engager et militer pour une redéfinition de l’art et de ses fonctions. Ils ont entre 20 et 30 ans, se nomment Maïakovski, Rodtchenko ou Meyerhold, et ils vont tenter de créer les leviers de transformation esthétique d’une vie nouvelle.

« Les murs sont nos pinceaux, les places sont nos palettes » écrit Maïakovski, exit le chevalet, « les entrepôts et les granges du génie humain » : l’art est une fête destinée à tous et partout. 

La force de cette exposition ROUGE, c’est de rouvrir la grande boîte à outils de ces projets reliés par une utopie certes naïve, mais cohérente. 

Comme ce « train d’agitation » véritable centre d’art pluridisciplinaire ambulant, entre projections, spectacles, ateliers et distribution d’affiches. Ou encore cette architecture de théâtre qui abat le 4ème mur, celui du public, et imagine un espace scénique qui tend à englober la salle. De nouveaux sujets, aussitôt censurés, s’intéressent à la vie collective, et le jeu d’acteur est bouleversé par un nouveau rapport au corps. Certains artistes s’installent dans les usines, le design graphique constructiviste produit de nouveaux imprimés « grève », et les photomontages s’invitent sur les couvertures des livres ! 

Bien sûr l’utopie se refermera, les bolchéviques rejetteront les constructivistes, Staline concentrera les pouvoirs en 29 ; les artistes fusionneront dans une union contrôlée en 32 et le « réalisme socialiste » s’imposera en 34. Mais, les sédiments de cette nouvelle ère artistique s’expriment encore même au retour de la figuration d’état. Dans des salles volontairement sombres, contrairement à la lumière qui baigne celles des années 20, le Grand Palais expose alors, cette petite musique de résistance intérieure au cœur de la propagande picturale. ROUGE est à ce titre une exposition fondamentalement séditieuse qui ne pourrait probablement pas être montrée en Russie aujourd’hui. Un moyen utile de repositionner le curseur entre art et politique, mais aussi de renvoyer le Disneyland soviétique de DAU à son carton-pâte.

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