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Françoise Nyssen au Palais de l'Elysée à Paris en mai 2018

La novlangue culturelle

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A mesure que l'on a cherché à réduire les freins qui existent à la culture, s'est construit un langage qui les renforce.

Françoise Nyssen au Palais de l'Elysée à Paris en mai 2018
Françoise Nyssen au Palais de l'Elysée à Paris en mai 2018 Crédits : LUDOVIC MARIN - AFP

« Le langage fabrique les gens bien plus que les gens ne fabriquent le langage » disait Goethe. Parmi les « frontières » à dépasser pour une meilleure « irrigation » des « territoires » et des « publics », la langue reste intrinsèquement une « structure porteuse » de « ségrégation culturelle », aussi je vous propose d'« impulser une réflexion » sur ces enjeux.

Citation plus florilège d’expressions piochées dans la langue épaissie de la culture, il serait facile de créer un générateur de discours culturel. A l’image du générateur de critique d’art imaginé par l’artiste Eric Maillet en 2006 au Palais de Tokyo. Un mélange d’aléatoire et d’intelligence artificielle qui produisait des commentaires de critiques. Exemple : « il est regrettable que l’aporie de la praxis censure le concret, en outre la mise en réseau du protocole nourrit le différentialisme »…

Bien sûr, se moquer de cette langue et caricaturer ses tics, c’est potentiellement nourrir les trolls populistes toujours prompts à dénoncer les « élites sâchantes boboïdes ». Pour autant, doit-on cesser d’y réfléchir. 

Alors que le dispositif et l’offre du « pass Culture » se précisent, pour aider « le jeune » dans son « parcours artistique et culturel », alors qu’un grand plan pour toucher « les zones blanches de la Culture » se met en place, la question de la langue est centrale.

D’abord au niveau des politiques culturelles. Depuis des décennies, à force de parler de « médiation », d’ « accessibilité » d’ « élargissement des publics », ou encore des fameux « territoires » il se fabrique une sorte de carapace. Comme si à mesure que l'on cherchait à réduire les freins qui existent à la culture, se construisait en même temps un langage qui les renforce. 

Des concepts écrans difficiles à dissiper. Avec invariablement cette sensation que l’on décide en haut de ce qu’il faut faire pour que le bon peuple s’éprenne de culture. Repenser cette langue autrement pourrait être une étape décisive. Et à ce titre, même si la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, est parfois jugée brouillonne ou fumeuse, accordons-lui le crédit de faire entrer des mots qui sortent du langage technocratique. A l’instar de son « catalogue de désirs » pour parler des œuvres que les grandes institutions feront davantage circuler en France.

Mais certaines expressions comme le « pouvoir d’achat culturel » sont aussi à considérer avec circonspection. Ce n’est pas une formule anodine, c’est un rapport de consommation vis à vis de la culture qui s’en trouve renforcé.

La langue des politiques culturelles n’est pas la seule qui mérite d’être questionnée. La langue de la culture et de la création s’est elle même empêtrée dans une complexité boursoufflée. Ce sketch des Robins des Bois il y a dix ans le montrait déjà très bien :

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Est-ce la logique des dossiers de financement qui a conduit à la prolifération de ce jargon qui éloigne encore plus les spectateurs ? Est-ce la surenchère conceptuelle de la critique ? Le fait est que cette langue finit presque par conditionner la création elle-même. 

C’est ce que montraient récemment les intermittents et intermittentes du désordre en perturbant le spectacle de Vincent Macaigne au théâtre de la Colline. Haranguant ainsi le public : « Mesdames et Messieurs, le spectacle d’immersion augmentée continue à l’extérieur du théâtre. Veuillez suivre les comédiens. Ils se dirigent vers la station Jaurès dans le décor réaliste du quai de Valmy où la destruction, la souffrance, le cynisme, promettent un spectacle hors norme."

Le chantier de réflexion sur cette novlangue de la culture reste totalement ouvert, en attendant nous passerons encore un bel été de lecture à profiter des brochures de festivals entre « vitalité du geste chorégraphique sur le territoire » et « médiations transversales ».

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