LE DIRECT
La Liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix (1830)

Comment sortir Delacroix du marbre des grands hommes?

4 min
À retrouver dans l'émission

Comme Mallarmé se refusait à faire de Baudelaire une statue, la rétrospective événement du Louvre creuse dans l’icône aplanie par le temps, et fait rejaillir le sang.

La Liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix (1830)
La Liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix (1830) Crédits : Imagno - Getty

Il est des artistes monument, Delacroix en fait partie. Mais pour le voir à nouveau dans sa vitalité, son audace, sa complexité, il faut fendre le marbre. Cette rétrospective au Louvre, la première depuis 1963, s’ouvre sur cette phrase extraite d’une lettre d’Eugène Delacroix à Charles Baudelaire, qui admirait le peintre, « vous me traitez comme on traite les grands morts ». Comment traiter Delacroix comme un « grand vivant » ? C’est la question posée en filigrane de cette exposition.

Comme Mallarmé se refusait à faire de Baudelaire, justement, une statue, il faut aller creuser dans l’icône aplanie par le temps, ce qui innerve, ce qui irrigue, faire rejaillir le sang. Ici, Delacroix est rendu vivant à travers ses œuvres, comme descendues de leur piédestal pour être questionnées et non pas vénérées.

Un autoportrait inaugural montre ce jeune homme qui sort de l’ombre, bien décidé à se faire connaître. Presque inquiétant de détermination et de soif de gloire, « la gloire n’est pas un vain mot pour moi » écrit Delacroix. Alors, on lit les premières toiles produites pour les Salons dans cette perspective de coup d’éclat organisé. Delacoix en "wannabe", il fallait oser ! 

A 24 ans, le « Dante et Virgile aux enfers » qu’il présente fait scandale et parvient, victoire, à être acheté par le Louvre. Qualifié de « tartouillade » par un tout-puissant critique de l’époque, le tableau a l’audace plutôt que de puiser dans les sujets antiques, de prendre un auteur florentin médiéval : et oui, c’est alors une audace. Sur la toile, ça remue de partout, l’académisme est bousculé, la composition valse, la couleur a l’épaisseur de la bonne chaire, enfin les héros ne sont pas sacralisés. 

D’ailleurs, faire de Delacroix un héros de la peinture serait l’antithèse de sa démarche romantique. Pris dans l’ambiguïté, le héros dans ses toiles sort de sa position dominante. Soit il n’y en a pas comme dans _Scènes des massacres de Scio (_sur le sort des populations en pleine guerre d'indépendance grecque), soit le héros est repoussé du centre du cadre, voire placé au loin dans l’ombre comme dans La Mort de Sardanapale, soit il est dédoublé pour contourner l’héroïsation comme dans  L’assassinat  de l’Evêque de Liège où les lithographies inspirées de Goeth, et représentant Faust et Méphistophélès. Ce « Faust » de Goeth est d'ailleurs un sujet ultra moderne qui inspire Delacroix, grand lecteur de littérature étrangère, et ouvre la voix à la gravure d’horreur en France.

Au vrai, la modernité de Delacroix se lit partout et évidemment dans « La liberté guidant le peuple » qui célèbre la révolution de 1830. Une oeuvre devenue si iconique qu’on ne la voyait plus. Ici placée, c'est comme si l’Histoire nous marchait dessus ! Elle nous rappelle que cette liberté "sale", cette chaire voluptueuse, cette signature de la Delacroix comme un tag sur les barricades sont foncièrement révolutionnaires. Au point que le tableau sera rendu à l’artiste en 1839, et attendra la IIIème République pour être officiellement exposé. Si forte et si vraie, cette liberté, qu’elle fait peur…

Alors, on pourrait penser qu’ensuite, pris par les commandes, Delacroix s’assagit. Mais en se livrant à d’autres sujets moins grandiloquents, animaux grandeur nature, scènes de vie à Alger et même bouquets de fleurs, comme à des sujets classiques ou religieux, Delacroix avance progressivement à côté des obsessions modernes. Et c’est au fond cela qu’il y a de plus punk ou de plus hardi.

Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......