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"Transferts" - Saison 1

Les grandes idées font-elles les grandes séries ?

4 min
À retrouver dans l'émission

ARTE lance sa nouvelle série d’anticipation « Transferts », Prix de la Meilleure série française au dernier festival Séries Mania.

"Transferts" - Saison 1
"Transferts" - Saison 1 Crédits : Allo Ciné / © Laurent Thurin-Nal

Sur le papier la proposition est plus qu’ambitieuse. Quant on s’intéresse au transhumanisme ou à la permanence de l’identité d’un monde à l’autre, la nouvelle série d’Arte « Transferts » arrive à point nommé. Elle se situe dans un futur proche, où le transfert de l’esprit d’un corps à un autre est devenu possible. 

Aragon disait « je n’ai jamais rien demandé à ce que je lis que le vertige ». Avec un tel point de départ, on peut s’attendre à des heures de vertige métaphysique, non pas accroché à son livre mais scotché devant son téléviseur ou son ordinateur. D’autant que pour vraiment vous précipiter dans l’abyme, la série combine les questions philosophiques avec des interrogations sociétales contemporaines. Elle use pour cela du ressort dystopique, cette forme narrative qui consiste à vous projeter dans un monde où ce qui était déjà en germe dans le présent a mal tourné. Un procédé qui a fait ses preuves de 1984 de George Orwell à Margaret Atwood et sa « Servante écarlate » adaptée en série aux Etats-Unis avec succès. En l’occurrence, dans cette série d’anticipation, certains « transférés » développent dans leur nouveau corps des troubles psychotiques meurtriers appelés « contre transferts ». Résultat : le transfert est déclaré illégal. Pour l’empêcher, chacun se surveille et se dénonce dans un état policier qui a promulgué « une loi de prévention des contre transfert » et les messages de sensibilisation qui vont avec…

Dans le monde du futur de la série "Transferts", on comprend vite que les transférés sont traqués comme d’autres populations peuvent l’être dans un état sécuritaire qui ferait la chasse aux réfugiés. À cela s’ajoute une foire aux idéologies où les défenseurs du transhumanisme et de la liberté de la science s’opposent à une religion toute puissante qui martèle son slogan « un seul corps une seule âme ». Le héros, un père de famille tranquille mort accidentellement puis transféré dans le corps d'un membre de la brigade anti-transfert, va expérimenter un décalage troublant entre son moi intérieur humaniste et ce corps en tension de flic zélé. Miroir de nos propres ambivalences contemporaines.

Mais vertige philosophique questionnements de la science fable dystopique ne suffisent pas à faire une grande série. Et l’interprétation brillante du belge Arieh Worthalter n’y est pour rien. La trame narrative, la construction des personnages, la forme des dialogues, tout ce qui fait le sel romanesque d’une bonne saga nous manque. On frôle même parfois le ridicule avec des répliques du type « je vais encore devoir me transférer maman ». Tout se passe comme si, en dépit de son amplitude conceptuelle, « Transferts » virait au bon vieux feuilleton policier. Comment l'expliquer?  

On peut y voir un mal très français. Nos productions tardent à embrasser cette dramaturgie spécifique qui a fait le succès des séries cultes d’HBO ou de la BBC. C’est ce qu’a très bien montré Pierre Ziemniak, l’un des artisans d’une réussite française, pour le coup, « Le Bureau des légendes ». 

Pour lui ce mal aurait deux racines. La première, c’est la construction de la série comme un « film de télévision » plutôt que comme un genre spécifique, sous l’impulsion de Claude de Givray, un ancien scénariste de Truffaut débarqué à TF1 à la fin des années 80. Et puis deuxième cause, encore plus intéressante : notre approche littéraire. Là où les anglo-saxons auraient une culture de la déconstruction des grandes œuvres et de leur mécanique dramaturgique, nous serions attachés aux histoires et aux idées. Là où ils abordent sans soucis le work in progress de l’écriture en groupe, nous serions encore enfermés dans une figure de l’auteur tout puissant à l’inspiration solitaire. 

Alors, pour égaler enfin les "The Wire", "Borgen" et autres "Games of Throne", il ne nous reste plus qu’à relire Shakespeare et Molière, ces deux génies de la dramaturgie qui ont, si l’on en croit certains historiens de la littérature, écrit leurs chefs d’œuvres à plusieurs mains ! 

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