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L'historien Arseny Roginsky, en décembre 2016.

Arseny Roginsky, combattant des archives

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Alors que RT la nouvelle chaîne de télévision russe prétend "ré-informer" hommage à la disparition d’un informateur clef.

L'historien Arseny Roginsky, en décembre 2016.
L'historien Arseny Roginsky, en décembre 2016. Crédits : ALEXANDER NEMENOV - AFP

Il est peu probable que l’on entende parler d’Arseny Roginsky sur « RT France » la nouvelle chaîne de télévision russe dont le slogan est « Osez Questionner ». Pourtant il a osé, lui, questionner le passé de la Russie, et révéler des documents sur les crimes du stalinisme. C’est en partie à lui qu’on doit cette vérité et ce passé dont la Russie ne veut pas, organisant l’amnésie.   

Arseny Roginsky, historien russe et combattant des archives, est mort ce lundi à l’âge de 71 ans. Avec le scientifique Andreï Sakharov, dissident et Prix Nobel de la paix, il avait fondé en 1989 l’association « Mémorial ». Peu de temps avant la mort de Sakharov. Parce que l’histoire est un combat du présent, Mémorial entendait dés 1989 promouvoir la démocratie en Russie mais aussi prévenir le retour du totalitarisme, et faire le jour sur la répression stalinienne et, soviétique au sens large, depuis 1917. Perpétuer la mémoire des victimes de la répression politique, organiser l’assistance juridique et financière des familles de victimes du Goulag faisait également parti de ses missions.   

Un combat qui a toujours dérangé, le mot est faible. Avant la création de Mémorial, en 1981 déjà, Arseny Roginsky avait été condamné à quatre années de camp pour avoir fait publier à l’étranger des archives considérées comme interdites. Des archives que l’Histoire officielle ne souhaitait pas voir publier... Une peine qu'il a effectuée dans sa totalité, après avoir prononcé ces mots devant le tribunal de Leningrad : «Seule une étude libre de ces archives et leur libre publication nous aiderons à connaître la vérité sur notre passé ».   

La recherche historique "libre" comme arme démocratique, c’est donc l’un des piliers de l’association Mémorial. Comme l’a souligné François Bonnet dans un article hommage publié dans Médiapart, le travail de Roginsky était salué par des historiens du monde entier. Il avait fédéré une nouvelle génération de chercheurs, d'enseignants et de correspondants dans les régions russes travaillant sur les archives enfouies de la répression soviétique. Et c’est à travers ces archives régionales que l’association depuis presque 30 ans a pu changer la connaissance historique de l’ex-Union soviétique.   

Evidemment ce n’est pas le genre d’informations qui vont dans le sens de la glorification nationale embrassée par Vladimir Poutine. Mémorial est constamment face aux empêchements et aux pressions bureaucratiques et politiques. Comme lorsqu’en 2008 où son bureau à Saint-Pétersbourg a subi une descente de police : les autorités ont confisqué les archives sur le Goulag stockées sur 12 disques numériques. Soit l'ensemble des données numérisées sur toutes les crimes et atrocités commises par Staline que détenait l’association. Soit 20 ans de travail… Un an plus tard, en 2009, les archives ont été restituées, leur confiscation jugée en infraction avec un certains nombres de procédures, mais la tentative d’intimidation était là. 

Cette année, le 22 octobre 2009, Mémorial recevait le prix Sakharov, attribué par le Parlement européen « pour la liberté de l’esprit ».  A cette occasion Arseny Roginsky s’était exprimé, et à travers ses mots c’est toute l’utilité de la profondeur historique qui se fait entendre. Quand il rappelle qu’en 1991 l'effondrement de l'URSS a été le jour le plus heureux de sa vie et qu’aujourd’hui le président Poutine en parle comme « la plus grande catastrophe du XXe siècle ». Et plus encore, lorsqu’il évoque le besoin de reconquête de fierté nationale déjà à l’œuvre chez Boris Elstine à partir de 1994 quand il lance la première guerre de Tchétchénie. « Ce n'est pas Poutine qui a imaginé cela, avec sa tête de Kguébiste » disait-il. Il a donné sa forme et son identité à ce qui jouait déjà. 

La renaissance ou la régénérescence nationaliste, l’ersatz de démocratie, la désignation inlassable d’ennemis, autant de réalités présentes qui se décodent à l’aune du passé. Comme le rappelait Arseny Roginsky : consolidation et mobilisation était les principaux slogans de la fin du Stalinisme. Ainsi Russia Today et RT la télévision qui en découle auront tout dit dans leur nom : « today » pour ne surtout pas avoir affaire au passé.

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