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Beate et Serge Klarsfeld viennent perturber les obsèques de Xavier Vallat, ancien commissaire général aux questions juives et figure de l’extrême-droite antisémite (8 janvier 1972)

Les Klarsfeld : manuel d'action à l'usage des contemporains?

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L'exposition "les combats de la mémoire" au Mémorial de la Shoah dépasse le seul hommage et nous donne à penser l'activisme au présent.

Beate et Serge Klarsfeld viennent perturber les obsèques de Xavier Vallat, ancien commissaire général aux questions juives et figure de l’extrême-droite antisémite (8 janvier 1972)
Beate et Serge Klarsfeld viennent perturber les obsèques de Xavier Vallat, ancien commissaire général aux questions juives et figure de l’extrême-droite antisémite (8 janvier 1972) Crédits : Photo Elie Kagan, Coll. Klarsfeld

Il y a d’abord cette image, Beate, toque et manteau en peau lainée, Serge col roulé clair dépassant d’un manteau boutonné jusqu’au col, ils portent tous deux une étoile jaune sur laquelle est inscrit le mot « juif ». Serge tient dans sa main un livre d’archives. Il fait froid ce 8 janvier 1972 devant les grilles du cimetière de Pailharès dans l’Ardèche. Les Klarsfeld sont venus perturber les obsèques de Xavier Vallat, premier commissaire général aux questions juives et figure de l’extrême-droite antisémite.

Dans cette image se condense ce que nous transmet une telle exposition aujourd’hui. Car ce n’est pas seulement la reconnaissance du combat des Klarsfeld contre les anciens criminels nazis, et pour la mémoire du génocide qui est donné à voir au Mémorial de la Shoah. Pendant un demi-siècle les Klarsfeld ont rendu eux-mêmes hommage à l’ancien Centre de Documentation Juive Contemporaine et à ses archives sans lesquelles rien de ce qu'ils ont fait n’aurait été possible. Mais l’exposition dépasse le seul hommage, en retour, pour l’œuvre accomplie. 

Ce qui est nous donné à voir, ce sont les leçons à tirer aujourd'hui de cet engagement. À un moment où les modes d’actions contemporains semblent morcelés, comme s’il y avait d’un côté les textes, les tribunes voire les pétitions du monde intellectuel et artistique, de l’autre l’agit-prop spectaculaire (façon Pussy Riot ou Femen), et puis l’entre-deux des associations et des ONG. La force des Klarsfeld tient dans leur méthode combinatoire, et celle-ci est symbolisée par cette image des obsèques de Xavier Vallat, antisémite et ancien commissaire général aux questions juives sous le régime de Vichy. On y voit leur triple mode d’action :

- La recherche historique pour constituer des dossiers solides : symbolisée dans la photo par le livre d'archives sur le commissariat général aux questions juives que tient Serge Klarsfeld. 

- Les gestes spectaculaires pour frapper l’opinion et mobiliser les médias : dans le cas précis, la perturbation par les Klarsfeld des obsèques de Vallat en venant au cimetière avec leurs deux étoiles jaunes.

- Enfin la pression permanente sur la justice régulièrement alimentée par de nouvelles preuves. Car si en 1972 Xavier Vallat meurt "en amnistié" (depuis 1954), nous sommes à cette date au début d’une lutte engagée par les Klarsfeld qui aboutira 7 ans plus tard au procès de Kurt Lischka, Herbert Hagen et Ernst Heinrichsohn, à Cologne en 1979. La connaissance personnelle que les accusés avaient du but et de la destination de la déportation des Juifs français y sera mise en évidence et se soldera par leur condamnation.

Oui, il s’agit bien de « combats de la mémoire » comme le titre l’exposition. Et en se concentrant sur la décennie 1968-1978 via des photos, des documents, des objets, c'est la méthode activiste globale des Klarsfeld qui nous est transmise. Un combat qui nous rappelle qu'une mémoire se construit, et que celle de la Shoah dans les années 60-70, n’avait rien d’acquise.

De la même manière, ce qui nous donne à penser l’engagement contemporain dans cette exposition c’est qu’on ne devient pas soudain « combattant de la mémoire ». C’est un fil qui se tisse par éveils de conscience successifs, et qui se consolide par strates. Avant de s’engager contre les anciens nazis qui s'accrochent au pouvoir en Allemagne, Beate passera par le refus de la condition féminine résumée en 3 K «  Kinder, Küche, Kirche », « enfants, cuisine et Église », la rupture familiale, et la dénonciation du sort des jeunes filles au pair allemandes en France. Quant à Serge, à 30 ans, à l’heure de devenir père, il opère un retour sur lui-même et sur l’histoire de son propre père déporté durant la Shoah. Et puis un jour il y a un geste : la gifle qu’administre Beate Klarsfeld en 1968, à 29 ans, au chancelier ouest-allemand Kurt Kiesinger, ancien directeur-adjoint de la propagande radiophonique du IIIe Reich. Un geste qui les engage tous les deux pour toujours. Les héros n'embrassent pas une cause du jour au lendemain (en voyant un ancien nazi aux informations), mais comprennent progressivement qu'ils ne peuvent pas faire autre chose que de la défendre.

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