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Le musée, ouvert en novembre 2017, s'était positionné comme "un musée universel qui célèbre l'échange entre les cultures et la tolérance".

Le Louvre d'Abu Dhabi, la carte et le territoire

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La disparition temporaire du Qatar sur une carte exposée au Louvre d'Abu Dhabi a ravivé les tensions régionales. Quelle sera la maîtrise de la France concernant l’usage politique interne et externe d’un tel musée ?

Le musée, ouvert en novembre 2017, s'était positionné comme "un musée universel qui célèbre l'échange entre les cultures et la tolérance".
Le musée, ouvert en novembre 2017, s'était positionné comme "un musée universel qui célèbre l'échange entre les cultures et la tolérance". Crédits : GIUSEPPE CACACE - AFP

C’est plus qu’un détail. Deux mois après l’inauguration du Louvre d’Abu Dhabi aux Emirats Arabes Unis, qui a été accompagné pendant ses 10 ans de gestation de nombreuses controverses avec, outre les accusations répétées d’ONG sur les conditions de vie et de travail déplorables des ouvriers sur le chantier, l’affaire de la carte qui fâche.

Elle aura duré quelques jours et mérite qu’on y regarde d’un peu plus près tant elle est révélatrice d’enjeux et de symboles qui dépassent la France et son projet de musée universel. Au départ c’est une carte fabriquée pour le Louvre d’Abu Dhabi et exposée dans sa partie éducative « le musée des enfants ». Sur cette carte il se trouve qu’il manquait un petit bout de terre. Par n’importe lequel : le Qatar. Soudain gommé de la péninsule arabique alors que les Émirats Arabes Unis, l'Arabie saoudite, Bahreïn et l'Égypte ont justement rompu leurs relations diplomatiques et leurs liaisons aériennes, maritimes et terrestres avec le Qatar (accusé de soutenir des groupes extrémistes et de se rapprocher de l'Iran).   

La présidente des musées du Qatar, Sheikha Al Mayassa Al-Thani, relève l’erreur et s’en ouvre sur Twitter :  « De tout temps, les musées ont été une source de référence, où les gens avaient accès au savoir et apprenaient l’histoire du monde grâce aux objets exposés. Bien que la notion de musée soit nouvelle à Abou Dhabi, le Musée du Louvre est sûrement en désaccord avec ceci » écrit-elle. Depuis, l'antenne du Louvre à Abu Dhabi a annoncé avoir « remplacé » le panneau géographique fâcheux, invoquant une « négligence » ou une « inexactitude ». 

Sur cette même carte figurait d'ailleurs une autre « négligence » : le sultanat d’Oman perdait un petit bout de terre, attribué par erreur aux Emirats Arabes Unis. Le sultanat d’Oman, lieu des négociations sur le nucléaire Iranien, et pays qui a proposé au Qatar isolé l’escale dans ses ports. Cela fait beaucoup de négligences sur des points pour le moins sensibles. 

« Hasard ou coïncidence » ? Je préfère débrancher immédiatement l’alerte complot. Ce qui nous intéresse c’est « le dessous des cartes ». Comme l’a montré Alexandre Kazerouni, politologue et auteur du Miroir des cheikhs publié aux PUF en 2017, ce musée du Louvre Abu Dhabi est bien un miroir qui renvoie un reflet culturel qui convient aux occidentaux, au sens où il dépasse des points de tensions tels que nous les percevons. A travers l’acquisition de nus, mais aussi d’objets et de représentation de différentes religions autres que l'Islam (bouddhiste, juive, chrétienne). Or les points de tensions se situent ailleurs, ils sont régionaux, et cette affaire de carte le montre.

Quelle sera la maîtrise de la France concernant l’usage politique interne et externe d’un tel musée ?  Sachant par exemple qu’en 2008, la collection d’art islamique de David Khalili présentée à Abou Dhabi avait fait l’objet d’une rectification de la mention « Golfe Persique » recouvert à la hâte par des autocollants « Golfe Arabique ». Sachant que la récente acquisition du tableau du christ sauveur le « Salvator Mundi » attribué à Léonard de Vinci a semblé échapper à la partie française : « signe que le pouvoir émirati s’est approprié politiquement le musée » selon Alexandre Kazerouni. Sachant enfin que ce musée franchise aux Emirats Arabes Unis, s’est réalisé sans la collaboration des nationaux, classe moyenne des chercheurs et conservateurs locaux, majoritairement contestataires. Cela en fait, sur le plan interne, un instrument de la famille régnante plus qu’un musée du peuple. Comme l’est symboliquement le Louvre en France. 

Aussi le symbole de "dialogue des cultures" voulu à travers le Louvre d’Abu Dhabi pourrait rayonner ici, tout en provoquant des tensions là-bas.

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