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Eric Vuillard devant le restaurant Drouant après l'annonce de son Prix Goncourt

Prix Goncourt et Renaudot 2017 : la même Histoire ?

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Les deux prix ont été attribués à deux ouvrages sur le nazisme. Deux livres qui ont beaucoup en commun, mais peut être pas l'essentiel.

Eric Vuillard devant le restaurant Drouant après l'annonce de son Prix Goncourt
Eric Vuillard devant le restaurant Drouant après l'annonce de son Prix Goncourt Crédits : Michel Stoupak / NurPhoto - AFP

L’effet de symétrie était indéniable. D’un côté, les jurés du Goncourt récompensaient L’ordre du jour d’Eric Vuillard : un récit sidérant sur les coulisses de l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938), et la participation des grands industriels allemands à l’instauration du nazisme.

De l’autre côté, les jurés du Renaudot récompensaient Olivier Guez et La disparition de Josef Mengele : un roman-vrai sur les dernières années de planque en Amérique du Sud du docteur Mengele, criminel nazi, ancien médecin tortionnaire du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz.

Deux ouvrages dont la matière est donc l’Histoire. Mais pas n’importe laquelle. Ce sont les ténèbres de l’Europe qui sont convoqués, et qui nous regardent aujourd’hui en pleine montée populiste et xénophobe. Eric Vuillard le soulignait hier après l’annonce de son Goncourt : « L’histoire nous renvoie une partie de notre image ».

Lanceurs d'alerte

En réalité ces deux prix sont décernés à deux ouvrages d’alerte, de mise en garde. En témoigne le dernier paragraphe du Goncourt L’ordre du jour : « on ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi». Et le Prix Renaudot La disparition de Josef Mengele conclut, lui, sur ces deux lignes : « Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit. Méfiance, l’homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes ».

L’Histoire devient donc une question d’actualité pour ces deux livres qui ont un autre point commun : ils nous renseignent, ils prolongent par la littérature le champ des connaissances. Ils affirment la place de la littérature non seulement comme discipline de la création, mais aussi des savoirs.

Chez Eric Vuillard, l’écriture rentre dans les maillages de l’Histoire pour nous montrer la mécanique de la catastrophe. « Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petit pas », écrit-il ou encore « on le voit rien ici n’a la densité du cauchemar, ni la splendeur de l’effroi. Seulement l’aspect poisseux des combinaisons et de l’imposture ». Révélant au passage que la machine de guerre allemande avait tout simplement calé aux portes de l’Autriche. Rien n’obligeait à capituler, à laisser faire. Vuillard par le geste littéraire nous montre à quelle point l’intuition d’une autre plume était juste dans les années 30, celle de Brecht qui avait vu dans la catastrophe à venir non pas une rupture soudaine, mais une continuation qu’on croit irrésistible.

Chez Olivier Guez, l’enquête romancée sur la planque du criminel nazi Joseph Mengele rentre elle aussi dans les mailles de l’Histoire pour comprendre l’impossible : comment le Docteur Mengele médecin d’Auschwitz aux expériences innommables, « employé modèle des usines de la mort » comme l'écrit Guez, a-t-il pu échapper à la justice ? Sous les identités de Wolfgang Gerhard, Helmut Gregor, Peter Hochbichler ou Don Pedro : le Docteur Mengele s’est dérobé. Il est mort sans être jugé et sans remords. La bienveillance de la dictature péroniste en Argentine, les revirements des services secrets israéliens du Mossad, les institutions allemandes infestées d’anciens nazis, tout est renseigné par le romancier pour éclairer. Montrer là aussi, à l’autre bout du spectre, après la catastrophe, cette combinaison de veulerie et de realtpolitik qui mène au pire et à l’impunité du pire.

Faux frères

Mais la symétrie entre les deux œuvres couronnées par ces deux prix littéraires a une limite, qui tient à la littérature justement… Comme l’a dit Eric Vuillard sur France Culture en mai dernier : « Toute l'histoire de la littérature s'inscrit d'une certaine façon dans des luttes qui ont à voir avec le statut de la réalité et la façon de la décrire, de l'appréhender. »

L’histoire de la littérature comme une lutte sur le statut de la réalité et la façon de la décrire, c’est précisément ce qui se joue entre ce Prix Goncourt et ce Prix Renaudot.

Eric Vuillard par la force de son style nous donne à voir et à entendre le petit théâtre des ombres et des échanges qui conduisent à l’Anschluss. Olivier Guez quant à lui veut punir le criminel nazi Menguele par la langue, le traquer à travers un style sec qui lui dénie le droit aux métaphores. Deux écritures qui convergent sur le plan de la vérité historique, mais qui divergent sur le plan de l’histoire littéraire.

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