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Laetitia Dosch dans "Jeune femme" de Léonor Serraille

Après Balzac, Zola et Woolf : comment faire le portrait de la jeune femme aujourd'hui ?

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Que signifie être « une jeune femme »? La question n'est pas tant sociétale que littéraire pour la réalisatrice Léonor Serraille caméra d'or au dernier Festival de Cannes.

Laetitia Dosch dans "Jeune femme" de Léonor Serraille
Laetitia Dosch dans "Jeune femme" de Léonor Serraille Crédits : Allo Ciné

Oui on peut aller au cinéma pour lire. Et ce premier long métrage de Léonor Serraille pourrait s’intituler non pas « Jeune femme » mais « La jeune femme de 30 ans » en écho au roman de Balzac « La femme de 30 ans ».

L’héroïne Paula incarnée par Laetitia Dosch en a 31 et s’il s’agit bien de cinéma, c’est à la naissance d’un personnage romanesque que nous assistons. Que signifie être « une jeune femme » ? La question a guidée la réalisatrice dans toute son écriture. Quelle est la jeune femme de 30 ans aujourd’hui ? La problématique n’est pas tant sociétale que littéraire. Quel serait le roman ou le film portrait de ce personnage ?

"La jeune femme de 30 ans"

Chez Balzac dont l’écrivain et critique littéraire Pierre Barbéris dit qu’il invente au 19ème siècle « la femme de 30 ans » comme Marx a découvert le prolétariat. La femme de 30 ans devient un être humain à part entière. On a tué « l’ange du foyer » pour reprendre cette fois la formule de Virginia Woolf. Avec Balzac la femme de 30 ans est dans une forme d’apogée et elle va construire autant que payer son droit à l’indépendance morale et au désir. Au 21ème siècle la jeune femme de notre écrivaine d’images, Léonor Séraille, « fait son trou » comme elle dit. Elle a aussi une indépendance à trouver, un chemin d’émancipation à parcourir, avec le sentiment que sinon quelque chose pourrait se refermer.

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Comme le dit la réalisatrice « Quand j’écrivais l’histoire de Paula, je voulais laisser planer constamment le risque de se tromper, de mal tourner, de prendre le mauvais chemin et finalement de vivre une vie qu’on n’aurait pas dû avoir ». Une allusion à un film de 1959 Le mirage de la vie de Douglas Sirk que l’héroïne regarde à un moment, et dont le titre originel est « Une imitation de la vie ». On pourrait aussi dans la tradition romanesque relier cet enjeu à celui du jeune homme chez Paul Nizan dans Aden Arabie. Et cette angoisse, parmi toutes ses vies possibles, de ne pas choisir la bonne.

Alors comment s’opère la construction de cette figure actuelle de la « jeune femme » ? Au début du roman-film le personnage de Paula/Laetitia Dosch est jetée dehors après une relation de 10 ans et se casse littéralement la tête contre cette porte close. Elle est encore une fille pas une femme, l’objet d’une relation et pas le sujet. Elle dit à propos de ce photographe qui l’a quitté et dont elle était une sorte de muse : « il m’a dit qu’il fallait que je grandisse et ce qu’il aimait c’était cette femme qui grandit moi ». Cette femme il va falloir la faire grandir toute seule ! « Vous êtes une jeune femme libre maintenant » lui lance le médecin qui l’a recousue, « j’en ai rien à foutre de votre libre de merde, la liberté c’est pour les égoïstes » lui répond-t-elle. La jeune de femme de 30 ans dans l’angoisse de sa liberté et de toutes ses fausses pistes qui se mettent en travers, voilà les premières bases du personnage.

Denise dans « Au Bonheur des Dames »

On verra que dans ce chemin, c’est aussi à la tradition d’un autre personnage littéraire de jeune femme que se relie Paula : Denise dans « Au Bonheur des Dames » de Zola. Comme Denise, Paula enchaîne les logements de fortune, doit éconduire ceux qu’ils veulent l’aider contre faveur, et gagner sa place au grand magasin image d’un capitalisme naissant où il lui sera demander de soigner sa tenue pour se conformer à l’image des parisiennes…

Version 21ème siècle libéral ça donne un entretien d’embauche pour un bar à culottes dans un centre commercial où il faut être féminine et correspondre aux "codes couleur" du magasin.

"La traversée des apparences" de Virginia Woolf

Ce personnage de jeune femme quel sera son parcours d’émancipation aujourd’hui ? Dans le film il se dessine par une suite d’identités qu’on essaye. Etre cette vendeuse homologuée féminine, être cette amie d’enfance qu’on a voulu reconnaître en elle dans le métro, être cette fausse étudiante en arts pour obtenir un poste de baby-sitter. Tout un tas de pelures jusqu’à se trouver elle-même. «Les romans sont les pelures que nous ôtons» écrivait Virginia Woolf, et dans cette traversée des apparences pour reprendre le titre du premier roman initiatique de Woolf, l’héroïne doit bien se faire « une chambre à soi ».

Avec ce premier long métrage de Léonor Séraille, qui est de formation littéraire avant l’école de cinéma la Fémis, on découvre donc une nouvelle page d’écriture pour le personnage de la « jeune femme » qui donne envie de relire les autres !

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