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"Detroit" de Kathryn Bigelow

« Détroit » un film historique dans tous les sens du terme?

4 min
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Par son sujet, sa démarche, et la polémique qu’il l’entoure sur la légitimité d’une réalisatrice blanche à s’approprier cette histoire noire « Détroit » fait date.

"Detroit" de Kathryn Bigelow
"Detroit" de Kathryn Bigelow Crédits : Allo Ciné

Il est rare qu’on est autant l’occasion de se poser les bonnes questions. « Détroit » le nouveau film de Kathryn Bigelow seule réalisatrice oscarisée d’Hollywood relate un épisode historique : les émeutes raciales de la ville de Détroit du 23 au 27 juillet 1967 qui ont fait 43 morts dont 33 Afro-américains. Mais au-delà de son sujet, c'est par sa démarche et la polémique qui l'entoure sur la légitimité d’une réalisatrice blanche à s’approprier cette histoire noire que "Détroit" fait date.

Film Document

D’abord le film a valeur de document. En amont six enquêteurs engagés à temps plein, encadrés par le journaliste de Detroit et Prix Pulitzer David Zeman pour mener une véritable recherche historique. La réunion à la fois de coupures de presse, de reportages radios-télés, d’archives judiciaires, de PV d’investigations du FBI et du ministère de la Justice, de témoignages de manifestants, d’enquêtes sociologiques, d’éléments inédits jamais rendus publics.

Mais grâce à ces matériaux factuels, c’est bien la matière cinématographique en elle même qui fait Histoire en mettant au cœur du film le drame oublié, je dirais même méprisé, de l’Algiers Hotel.

Durant la nuit du 25 eu 26 juillet des policiers blancs – ensuite acquittés par la justice - ont torturés et tués trois adolescents noirs, mais aussi battus neuf autres personnes dont deux jeunes filles blanches et un chanteur de la Motown dont les perspectives de succès mourront cette nuit là. La séquence est vécue par le spectateur presque en temps réel et mis en scène pour provoquer une sincérité historique qu’aucun documents n’aurait pu fournir. Dans un dispositif rigoureux sur le plan des faits et en lien avec les personnages réels qu’ils incarnent pour ce qui ont survécu, Kathryn Bigelow a poussé ses comédiens par l’improvisation,à vivre ce qui s’est passé.

« Détroit » questionne le sens de l’Histoire lorsqu’elle se met à radoter. L’idée du film est venue en 2015 après la secousse provoquée par la mort de Michael Brown abattu de plusieurs balles à Ferguson par un policier blanc qui ne sera même pas poursuivi. C’est le racisme institutionnel, endémique, qui est convoqué celui qu’on a encore vu à Charlottes’s ville cet été. Celui qui faisait déjà dire à l’écrivain James Baldwin il y a 50 ans : « Tout cela finira mal! Car l'Amérique, c'est aussi notre pays à nous, les noirs. Le blanc -en nous reniant- se renie lui-même! »

Présent historique

Si ce film a une valeur historique c’est aussi parce qu’il surgit à une époque où les polémiques se multiplient sur la légitimité d’artistes blancs à s’emparer des souffrances noires. Comme le posait l’écrivaine Zadie Smith en juillet dans le Harpers’s Magazine : à qui appartient la «douleur noire»? « Détroit » par la polémique qu’il déclenche marque l’histoire de ce débat. Accusé d’illégitimité par plusieurs éditorialistes au moment de la sortie du film cet été aux Etats-Unis Bigelow avait apporté sa réponse « Suis-je la meilleure personne pour raconter cette histoire ? Non. Cependant, je suis en position de le faire, alors que cela fait cinquante ans que l’on attend.» La radicalité actuelle qui entoure la question de la légitimité soulève des questions éthiques, mais glisse lentement vers une forme de « surveillance artistique » avec une liste de ceux qui seraient autorisés ou non à s’emparer d’un sujet. Une crispation qui ne considère plus les oeuvres mais les artistes classifiés en fonction de leur couleur de peau, leur genre, leur milieu social.

Bigelow le dit ainsi dans une interview au Monde : « au nom de quelle étrange disposition de mon cerveau liée à ma couleur de peau serais-je incapable de comprendre les émeutes de Détroit en 1967 et surtout de comprendre que le racisme aux Etats-Unis reste ininterrompu ».

Comme le film précipite le spectateur dans le questionnement sur la perpétuation du racisme aux Etats-Unis, la polémique est "féconde" comme le note elle même la réalisatrice, parce c’est qu’elle permet d’ouvrir la discussion tant sur le plan de l’Histoire du cinéma que l’état des tensions raciales aux Etats-Unis. Une occasion historique de dialoguer.

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