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"Le Monde en marche" de Fabien Chalon

L'Art, le luxe et le parasitisme

4 min
À retrouver dans l'émission

Comment prouver qu'on s'est fait délibérément volé son univers ? Que peut l'artiste face aux abus des géants du luxe ?

"Le Monde en marche" de Fabien Chalon
"Le Monde en marche" de Fabien Chalon Crédits : Fabien Chalon

La FIAC, la foire internationale d’Art Contemporain ouvre ses portes, l'occasion de revenir sur une affaire de « parasitisme » qui a opposé un artiste à une agence de communication spécialisée dans le luxe.

Un cas d'école

Qu’est ce que le parasitisme ? En langue juridique "profiter volontairement et déloyalement sans bourse, délier des investissements, d'un savoir-faire ou d'un travail intellectuel d'autrui, produisant une valeur économique individualisée et générant un avantage concurrentiel". En somme, s’approprier le travail de réflexion et de création d’autrui pour se faire rémunérer et gagner un marché.

C’est ce qui est arrivé à Fabien Chalon, artiste français connu pour ses sculptures en mouvement et notamment sa sculpture-machine « le monde en marche » longtemps exposée à la Gare du Nord. Ayant déjà collaboré avec de grandes marques de luxe, il a été contacté par une agence spécialisée dans le domaine qui connaît son travail et avait déjà fait un appel à lui. Il s’agissait d’un projet d’installation-événement à Tokyo pour un grand bijoutier. Jusqu’ici tout va bien. Enfin nous sommes dans un type de projet où l’artiste jouit de moyens de production importants et d’une exposition médiatique accrue, tandis que la marque de luxe s’adosse à son image et sa valeur créative.

Seulement voilà, Mazarine Event l’agence de communication qui a contacté l’artiste Fabien Chalon refuse finalement son projet, pour ensuite s'octroyer le droit de dessiner une autre installation "à la manière de Fabien Chalon" sans son accord préalable. En exploitant toutes les particularités et originalités de son travail depuis 20 ans.

Une fois l’appel d’offre remporté grâce à son nom et son univers, l’agence lui propose de signer cette création qui n’est pas la sienne propre, ce que l’artiste refuse explicitement et par écrit.

Qu’importe, l’installation se monte non signée et sans l’en informer. C’est une amie de passage à Tokyo qui, pensant le féliciter pour cette installation, lui fait prendre connaissance de la situation. Grâce aux preuves en images qu’elle lui rapporte et avec l’aide d’un avocat Fabien Chalon assigne Mazarine Event en justice. Qu’est-ce qu’il va faire le petit artiste face une agence qui a tous les moyens de se défendre ? Il y va, il s’endette pendant trois ans et il gagne. Le tribunal de grande instance de Paris a condamné la société Mazarine Event pour actes de parasitisme et la société n’a pas fait appel. Voilà pour les faits, mais l'affaire a une importance qui dépasse l'anecdote.

L'affaire a une importance qui dépasse l'anecdote

D’abord elle fera jurisprudence. Les artistes peuvent maintenant se défendre contre ces formes d’abus qui ne sont donc pas de la contrefaçon mais du parasitisme. À condition de démontrer preuve à l’appui, comment les techniques, le rendu, la grammaire, les motifs, la singularité de l’artiste ont été copiés. Un travail de fourmi qui soulève aussi des questions dans un champ où certains ont tendance à exploiter la même veine. Et puis cette victoire comme le souligne Fabien Chalon c’est celle du pot de terre contre le pot de fer, la preuve que même en position d’infériorité il ne faut pas se coucher. La preuve encore que la pensée est digne, c'est ça le but d'un artiste : penser un univers. Et cette pensée il faut la défendre.

Au-delà du cadre juridique, cette affaire symptomatique appelle donc des questionnements plus amples. Qu'est-ce que ça veut dire une marque de luxe qui accepte d’acheter l’installation vendue sur le nom d’un artiste sans qu’elle soit finalement conçue, réalisée et signée par lui ? C’est assez comique ou tragique quand on pense à la guerre que font les géants du luxe à la contrefaçon… Mais au fond, ça montre aussi une grande posture qui n’a rien à voir avec l’Art. De la même manière comment une agence qui se vend sur ses liens étroits avec le monde de la création peut à ce point le spolier ?

Enfin, que nous dit cette radicalité mise en œuvre par ceux qui ont l’aisance financière et l’aisance de pouvoir ? On fait fit du refus d’un artiste, on abuse de sa position dominante, on s’extrait des règles communes. C’est la nature humaine vous dira-t-on le règne de l’argent et de l’image, rien de nouveau sous le soleil. Eh bien justement. En ces temps de radicalités, rien n’empêche de se souvenir de certains comportement et idéaux humanistes. C’est exactement ce que cherche le suédois Ruben Östlund dans The Square, dernière Palme d’or et satire de l’art contemporain. À travers la crise existentielle d’un conservateur de musée, ce sont les réflexes dominants et clivants de toute une société qui sont mis en lumière. Et The Square nous laisse avec cette question, qu'est ce qui se passerait si la dignité venait enfin réclamer son dû ?

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