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Paris Photo au Grand Palais, en 2016

Paris Photo, Baudelaire et Marin Karmitz

4 min
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Le plus grande foire internationale de photographie ouvre ses portes, l’occasion se poser cette question : faut-il avoir tort avec Baudelaire ou raison avec Marin Karmitz ?

Paris Photo au Grand Palais, en 2016
Paris Photo au Grand Palais, en 2016 Crédits : Frédéric Bisson

Vous vous souvenez peut être que Baudelaire inclut dans le Salon de 1859 un chapitre contre la photographie : il y voit l’œuvre de l’industrie et pas de l’art, et décrit ce culte moderne comme le néo-paganisme d’une foule idolâtre se ruant comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal (support de l’époque).

Depuis le médium de la photo comme son marché a muté et pris une importance colossale. Aujourd’hui ce qu’on appelle le 8ème art est représenté dans toutes les collections des musées. Et un événement comme Paris Photo, sorte de festival de Cannes de la photo réunit 157 galeries et 31 éditeurs, venus d’une trentaine de pays différents. Pour vous donner un ordre d’idée il y a 20 ans lors de la première édition, ils étaient 60 venus issus de 12 pays différents.

Aujourd’hui je me dis qu’on peut difficilement faire encore son Baudelaire, et en cas de doute : il suffit de faire un tour à Paris à la Maison Rouge pour voir la collection de Marin Karmitz. On y voit la photo à l’inverse du narcisse stérile. La photo vers l’autre pour se refléter dans mille visages. 

En hébreu ancien, le singulier du mot «visage» n’existe pas et c’est le sens de l’impressionnante récolte photographique de Marin Karmitz fondateur des cinémas MK2, issu d’une famille juive roumaine immigrée à Nice après la seconde guerre mondiale. Dans ces choix réunis sous le titre « étranger résident », il se raconte à travers des visages multiples qui l’ont touché autant qu’il l’ont amené à se reconnaître en l’autre. Les fantômes de la banlieue d’Atlanta à la fin des années 90 par Michael Ackerman, la photographie sociale et les migrants de Lewis Hine aux Etats-Unis du début du XXème siècle, les communautés juives à l’est dans les années 30 par Roman Vishniac en sont les témoins. Comme autant d’autoportraits en fragments. 

Au contact de galeristes son goût pour les maîtres du cadre et de la mise en scène s'imposera ensuite : Josef Koudelka, Antoine d’Agata ou les reportages de W. Eugene Smith dans les années 40 et 50. 

C’est de ce regard de Marin Karmitz qu’il faut être nourri pour en finir avec cette distinction mettant d’un côté la photo dite plasticienne ou formelle, et de l’autre celle du documentaire et du reportage, comme pour trier les torchons et les serviettes. Certains avaient cru un temps pouvoir résoudre la tension baudelairienne entre art et photographie avec ce type de classement. C’est raté.

Et justement Paris Photo qui présente cette année des tirages de 1840 à nos jours, remet les lentilles à l’heure. Une 21ème édition comme un point étape. Certes les galeries de photos plasticiennes sont majoritaires, mais il y a un virage hybride. La photo documentaire empathique et la sociologie de terrain ont leur place. Grâce à leur approche formelle et narrative. 

Je vous citerai trois exemples : L’américaine Susan Meiselas connue pour ses reportages sur la révolution au Nicaragua, et qui présente le récit des strip-teaseuses qu’elle a suivies de ville en ville dans les années 70 aux Etats-Unis. La française Lise Sarfati qui organise un cadre pour capturer les anonymes comme des fantômes d’un film manquant dans les rues de Los Angeles. La chilienne Paz Errázuriz qui montre la société interdite des années Pinochet, les bordels de travestis, les femmes dans les asiles, les manifestants arrêtés, mais aussi les « dormidos » les endormis des bancs de Santiago dont elle se demande quand ils vont enfin se réveiller ! 

Oui le dormeur doit se réveiller … A l’ère de l’hyper image et du narcissisme instragramé, la photo est encore une pause combat !

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