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Pochette du nouvel album de Booba "Trône"

Le rap a-t-il encore besoin de légitimité littéraire?

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À retrouver dans l'émission

Un nouvel album de Booba ne crée plus seulement l'événement dans le "rap jeu" il interpelle le monde des lettres.

Pochette du nouvel album de Booba "Trône"
Pochette du nouvel album de Booba "Trône"

Prévu pour le 18 décembre le neuvième album solo du rappeur Booba « Trône » est finalement sorti précipitamment à minuit aujourd’hui, un événement musical et désormais littéraire.

La cause de cette précipitation d’abord : ce sont les fuites du nouvel album apparues sur Internet, et vite court-circuitées par cette sortie digitale anticipée. "Par ici la monnaie" comme le formulait Booba dans son premier album solo Temps mort « Fuck être un lyriciste négro, j’suis là pour ramener les chèques ». 

« Un lyriciste », c’est ainsi que Booba s’inscrivit dés le départ dans le champ de l’écriture. Avec l’intention de vivre de sa plume. Et si l’on peut parler d’événement littéraire, c’est que cela fait presque 15 ans maintenant, que le rappeur bodybuildé a reçu le tampon officiel du monde des lettres. 

Depuis ce fameux article de la NRF, La Nouvelle Revue Française, signé Thomas Ravier en 2003 qui lui confère un statut d’écrivain, le comparant à Louis-Ferdinand Céline ou Antonin Artaud. Un ouvreur de langage Booba, inventant un nouvelle figure de style : la « métagore », mélange de métaphore et de gore, et déversant une suite de mots dont l'ensemble provoque quelque chose d’extraordinaire. 

Le point de vue de la NRF ne s’avéra pas isolé. Et l’année 2015 sera une référence dans la reconnaissance de la "rapologie boobienne". Notre camarade Jean Birnbaum directeur du Monde des Livres, le compare alors à Léon Bloy et loue sa «prose obscène» citant cette punchline ou ce vers comme vous voudrez «Enfance insalubre, comme un fœtus avec un calibre», un jeune professeur d’économie et de sociologie Alexandre Chirat lui consacre un ouvrage chez l’Harmattan « BOOBA Poésie, musique et philosophie ». 

Mais ce travail de légitimation apparaît sans cesse comme un double hérésie, chez les puristes littéraires qui y voit une dérive de la langue, et ceux du rap, qui y voient le reniement d’une culture autodidacte. Au mieux c’est perçu comme une posture. Mais pourquoi continuer à ignorer qu'une part de prose et son flow, touchent comme de grands textes ? 

De toute façon Booba le rappeur du 9.2 n’a pas attendu qu’on lui cède une « particule » littéraire, il s’était déjà auto-anobli lui même, et promulgué Duc de Boulogne. L’album « Trône » continue donc de dorer son blason. 

Sur la pochette filtrée de rouge Booba porte grosse couronne et fourrure. La fourrure nous renvoie au personnage de Jon Snow dans la série Game of Thrones, Le Trône de fer en français, et l’ensemble s’avère plus shakespearien que "bling-bling". Cette couronne affichée comme un pouvoir illusoire m'évoque ce vers de « La Tempête » : « nous sommes fait de l’étoffe dont sont tissés les songes ». On retrouve ainsi avec ce « Trône » une idée développée dans un des titres fars de Booba "Pitbull" : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son boule » rappait-il. Variation sur Les Essais de Montaigne dans lesquels il écrivait au XVIème siècle : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul ».

Cette continuité entre les grands textes du patrimoine littéraire et le rap a été démontré dans un essai de Bettina Ghio "Sans fautes de frappe - Rap et littérature" où la plume des rappeurs est analysée stylistiquement dans ses références, comme l’ont fait des étudiants de l’école Normale Supérieure dans leur séminaire « la plume et le bitume ».  « Le rap est une forme de langage et un sujet d'étude aussi légitime que la poésie : truffé de références littéraires et sociologiques » arguent-ils.

Le véritable progrès dans la légitimation serait aujourd’hui de ne plus avoir besoin de faire ces parallèles, mais de considérer le rap (qui n’est pas toujours bon - comme certains livres -  telle n’est pas la question), d’emblée comme une culture légitime, débarrassée pourquoi pas, de sa catégorie « musiques urbaines » aux Victoires de la musique.

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