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Le cinéaste d'origine suisse Jean-Luc Godard (d) le poète Alain Jouffroy (2ème -g) et le poète communiste Eugène Guillevic (3-ème-g) marchent, en compagnie des membres du Syndicat des acteurs, à Paris le 29 mai 1968, pendant la grève générale

50 ans après 68, comment repolitiser le regard ?

4 min
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Le monde de la culture s'apprête à "commémorer" Mai 68. Un jubilé ? Et puis quoi encore ? Un discours sur la tombe des utopies, et une vente de produits dérivés?

Le cinéaste d'origine suisse Jean-Luc Godard (d) le poète Alain Jouffroy (2ème -g) et le poète communiste Eugène Guillevic (3-ème-g) marchent, en compagnie des membres du Syndicat des acteurs, à Paris le 29 mai 1968, pendant la grève générale
Le cinéaste d'origine suisse Jean-Luc Godard (d) le poète Alain Jouffroy (2ème -g) et le poète communiste Eugène Guillevic (3-ème-g) marchent, en compagnie des membres du Syndicat des acteurs, à Paris le 29 mai 1968, pendant la grève générale Crédits : AFP

Commémorations piège à cons ? Forcément, quand on convoque l’esprit de Mai 68 le paradoxe ne tarde pas à pointer son nez : le principe même de commémoration n’est-il pas antinomique avec la révolte culturelle et sociale du mouvement ? Le jubilé de 68 et puis quoi encore ? Un discours sur la tombe des utopies égalitaires, et une vente de produits dérivés : veste en laine du Larzac et mug « il est interdit d’interdire » ?

Dépasser ce paradoxe et profiter de cet anniversaire quinquagénaire pour faire une « histoire au présent » et voir ce que cet élan insuffle encore à l’avenir, c’est l’option choisie par huit institutions culturelles, oui des institutions, qui se sont associées pour le 50ème anniversaire de Mai 68. Cette idée de commun, sans mise en concurrence des manifestations, a déjà le mérite d’être dans l’esprit justement. 

Je ne vous dirai pas que la conférence de presse de lancement, hier, s’est transformée en Assemblée Générale mais quelque chose de vigoureux s’en dégageait. Au bout de la deuxième question du public, l’enjeu du lien entre les productions artistiques et la dimension politique et sociale du mouvement était au cœur des discussions. Comment repolitiser le regard ? Reconnecter cette créativité de l’époque avec l’engagement qui la motive.

La Cité de l’architecture et du patrimoine racontera par exemple comment l’architecture elle aussi a fait sa révolution. Les Roland Castro, Christian de Portzamparc ou Jean Castex incarnent une nouvelle génération qui, en lien avec les idées de l’époque, va en finir avec l’académisme et le système des Beaux-arts. Un changement radical qui se nourrit des universités de Vincennes et Nanterre, mais aussi des cours de Jean Prouvé, ou encore du geste d’André Ravéreau qui défend une architecture située, en lien avec la culture et le climat, et pas uniquement formelle. L’écologie, le logement social, l’apport du mouvement moderne, les sciences humaines, tout ces aspects intégreront alors enfin la discipline.

Dans le même esprit les Beaux-Arts de Paris recentrent les productions de Gérard Fromanger ou du groupe Supports/Surfaces sur leur ADN politique avec une exposition « la culture visuelle d’extrême gauche en France (1968-1974 ) ».

À la Cinémathèque française, c’est l’étincelle de Mai qui revient là où elle avait commencée le 9 février 1968 contre le limogeage du fondateur de la cinémathèque Henri Langlois, entraînant une vague de protestations des Godard, Truffaut, Rivette, ou Resnais. La contestation de 68 au cœur d’une révolution des images qui veut raconter le monde autrement et tel qu’il change. Les films emblématiques de Chris Marker (à qui la Cinémathèque va consacrer une exposition), les étudiants en cinéma qui vont dans les usines Wonder, les ciné-tracts, et bien sûr, l’annulation du festival de Cannes en 1968 avec ses mots de Jean-Luc Godard…

On l’oublie mais c’est ce qui aboutira, un an plus tard, à la naissance de la Quinzaine des Réalisateurs, dont la première programmation de 65 films (!) sera reprise quasi intégralement à la Cinémathèque cette année.

Je me souviens d’une époque pas si lointaine où l’on pouvait se revendiquer de tous ces grands noms et grandes références de la culture, tout en martelant que l’Art n’avait rien à faire avec la politique. Ce n’était plus un paradoxe, c’était une arnaque conceptuelle.

Mais ne nous y trompons pas : l’enjeu n’est pas la réhabilitation de Mai 68. C’est l’occasion de faire progresser nos connaissances sur un mouvement tronqué, mystifié ou caricaturé. D’ailleurs des historiens s’en mêleront tous les jours au Centre Pompidou dans le cadre d’assemblées générales, quant aux Archives nationales elles exposeront des documents inédits sur 68 du point de vue du pouvoir. L’histoire de Mai 68 est encore à écrire. Y compris contre cette fausse idée de libération des femmes qui évoluaient en réalité dans des assemblées bien machistes. 

L’histoire d’un mouvement mais aussi la persistance d’un esprit, à voir les utopies et les possibles qui émergent dans la création contemporaine. Car s'il est un slogan "deux-mille-dix-huitard" ce serait celui-ci : il est interdit de s’interdire (de rêver, d’imaginer, de se projeter, de s’émanciper.

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