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L'artiste Jeff Koons présente son "Bouquet of Tulips" offert à la France en hommage aux victimes des attentats de 2015, lors d'une conférence de presse le 21 novembre 2016, à l'Ambassade américaine de Paris

Un monument peut-il être une œuvre d’art ?

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C’est le regard que pose ce type d’oeuvre sur l’événement auquel elle se réfère et son positionnement dans l’espace public qui vont en faire ou non une vraie proposition artistique.

L'artiste Jeff Koons présente son "Bouquet of Tulips" offert à la France en hommage aux victimes des attentats de 2015, lors d'une conférence de presse le 21 novembre 2016, à l'Ambassade américaine de Paris
L'artiste Jeff Koons présente son "Bouquet of Tulips" offert à la France en hommage aux victimes des attentats de 2015, lors d'une conférence de presse le 21 novembre 2016, à l'Ambassade américaine de Paris Crédits : Stephane Cardinale - Corbis - Getty

Si le « bouquets de tulipes » de Jeff Koons n’est pas un monument en soi, il reste une œuvre conçue pour rendre hommage. Démarche totalement différente d’une intervention artistique telle qu'avait été la sienne en roi du pop dialoguant avec du roi soleil à Versailles en 2008. Au-delà de tous les problèmes soulevés par l’érection d’un tel bouquet et de la polémique qu’il suscite, c’est la question d’un art « en mémoire de » qui est posée. 

Car c’est bien l’intention de départ de ce « Bouquet of Tulips » voulu en signe de « fraternité » après les attentats du 13 novembre, et voulu par l’ambassadrice américaine en France, pour répondre à l’élan de solidarité français après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. Mais comment concevoir un art « mémoriel » qui soit encore de l’art ? Comme l’a souligné le curateur Guillaume Desange, ce que l’on peut attendre de l’art ce n’est pas cette dimension commémorative. Aussi c’est le regard que pose ce type d’oeuvre sur l’événement auquel elle se réfère et son positionnement dans l’espace public qui vont en faire ou non une vraie proposition artistique.      

Question qui s’est posée d’une certaine manière et a posteriori avec les monuments aux morts de la grande guerre de 14-18. Car 30% des 36 000 communes de la France métropolitaine avaient choisi de se démarquer des obélisques et des stèles purement épitaphes, avec un monument à décor sculptural figuratif. Corps nus gisants sur les genoux de la République, ou mater dolorsa pleurant les fils de la nation, ces images allégoriques entrent-elles dans l’histoire de l’art ? En tous cas, ces œuvres ne posent pas de regard critique ou subjectif sur l’événement.      

Dans la littérature, en revanche, avec le roman prix Goncourt de Pierre Lemaitre « Au revoir là-haut », le personnage d’Edouard Péricourt, gueule explosée des tranchées et dessinateur fantasque, incarne ce que serait une vraie réponse subjective et critique à cette commande mémorielle avec la série de monuments fictifs qu’il vend sur catalogue.

Dans la vraie vie, on peut mobiliser cet exemple réussi d’art-hommage : ce n’est pas la mémoire des morts de la guerre mais celle de Balzac qui est honorée. Je parle de la statue de Rodin en hommage à Balzac, commandée au sculpteur en 1891 par la Société des gens de lettres, que Rodin mettra sept ans à réaliser, et qui devant les réactions hostiles devra attendre 1939 pour être inaugurée boulevard Raspail, où on la voit à peine… Dommage : c’est Balzac nu sous son manteau avec une main glissée en dessous qui a l’air de s’offrir une séance de tripotage. Là, en terme de regard subjectif, et de proposition artistique, il se passe quelque chose. Si l’écrivain Rainer Maria Rilke parlait de « phallus fontaine », pour le sculpteur contemporain Alain Kirili c’est une « oeuvre fondatrice de la modernité ».

Revenons à l’aujourd’hui. Et à une mémoire tragique, celle des attentats du 13 novembre puisque c’est de celle-ci dont il est question avec le bouquet de tulipes de 33 tonnes de Jeff Koons. Il y a eu des monuments éphémères, spontanés. Ces bougies, ces fleurs, devant les lieux touchés ou recouvrant la statue de la place de la République. Ces livres d’Hemingway « Paris est une fête » déposées en signe de résistance. 

Mais au-delà de ce geste nécessaire, que pourrait créer l’art à la mémoire de cet événement ? Ne devrait-il pas rendre compte d’un point de vue ? Apporter un regard sur ce qui a frappé la société française ? Quelque chose de fort. Ne devrait-il pas inventer aussi une réflexion sur l’espace public, la commémoration populaire ? Autant de questions auxquelles je n’ai pas de réponse, n’étant pas artiste, et n’ayant pas reçu commande. 

Une chose est sûre : une sculpture prévue pour trôner entre deux institutions artistiques dans un lieu déconnecté du périmètre des événements, proposant comme symbole une main dressée tenant des tulipes multicolores, le tout dans des matériaux qui risquent de se détériorer salement, ne me semble pas – au-delà de Jeff Koons - une réponse artistique à la hauteur. D'autant plus que ce sera le premier "monument" hommage aux victimes des attentats de 2015.

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