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Histoire et fiction

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Les historiens ne devraient-ils pas écrire des romans ?

Les historiens ne devraient-ils pas écrire des romans ? Bien sûr, la question peut paraître un peu saugrenue, mais laissez-moi m'expliquer. Pour cela, je dois commencer par vous avouer que j'ai passé une bonne partie de mon été à lire des romans formidables dont on retrouve certains en lice pour les prix littéraires.

Or, nombre d'entre eux ont un sujet historique. On y apprend beaucoup sur la guerre d'Algérie, sur les harkis avec Alice Zeniter, mais aussi sur l'esclavage et les chasseurs d'esclaves avec Colson Whitehead. J'ai découvert un Liban que je ne connaissais pas, du milieu du XIXe siècle jusqu'en 1975 avec Charif Majdalani.

Je me suis aussi délectée de Retour à Lemberg de Philippe Sands. Prenons cet exemple : peut-on imaginer pari plus fou que de nous raconter comment sont nées après la seconde guerre mondiale, les notions juridiques de génocide ou de crime contre l'humanité ? C’est possible de rendre ce sujet technique, complexe, un peu «froid», de le rendre attachant, compréhensible en mettant en scène la naissance de ces deux notions juridiques, en les entrelaçant d'une histoire familiale, et en les faisant converger vers cette ville, Lemberg, Lvov.

En constatant le plaisir que j'avais moi-même à dévorer ses livres, en constatant le succès qu'ils rencontrent auprès du grand public, je me demandais si finalement les historiens, eux aussi, ne devraient pas écrire des romans ?

C’est en fait, assez inconcevable car nous avons des règles, une éthique, un rapport critique aux sources, qui constituent le cœur de notre profession. Et là-dessus bien entendu il n'est pas question, me semble-t-il, de revenir. Mais pouvons-nous aussi rêver un peu ? Et faire rêver de nouveaux lecteurs?

Prenons un exemple très récent, un livre formidable sorti aujourd'hui même, La contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel de François Jarrige et Thomas Leroux. C'est un livre d'histoire environnementale totale, qui, décortique l’explosion du phénomène des pollutions à l’âge de l’anthropocène. Gageons que le livre sera remarqué. Mais pourrait-on imaginer l'écrire autrement ? Que les auteurs s’emparent de cette tension dramatique – car c’est une histoire dramatique qu’on nous raconte là- entre hygiénistes et industriels, entre santé publique et prospérité économique, entre logique nationale et supranationale. Ce grand drame qu’ils analysent depuis le XVIIIe siècle nous parle aujourd’hui, bien sûr.

Alors pourrait-on le raconter différemment ? Car au fond c’est cela que j’ai en tête : non pas vraiment des historiens qui écriraient des romans historiques, mais plutôt des historiens qui mettraient en récit, en intrigue leur recherche et leurs résultats les plus récents.

Il y a déjà des exemples, Le chapeau de Vermeer de Timothy Brook qui explique la première mondialisation en partant des tableaux du peintre. On se laisse guider, on comprend tout et on envie parfois d’approfondir. Il y a eu l’histoire des grands-parents d’Ivan Jablonka, et il y a bientôt Marc Mazower, le grand historien de Thessalonique et de la seconde guerre mondiale qui dans What he did not tell, mène une enquête historique sur les silences de sa famille pour faire deux découvertes étonnantes.

Oui, on peut faire les deux : on peut faire des beaux livres savants et il faut les faire, mais on peut aussi prendre son lecteur par la main et lui raconter la même chose, différemment. Tous les historiens ont, dans leur besace, des lieux, des personnages, des intrigues qu’ils ont croisés dans les archives et dont ils n’ont su que faire. Or je suis convaincue qu’il est temps de reprendre ces histoires-là à bras le corps et de les raconter. Ce ne sera pas facile mais il me semble que ça vaut vraiment la peine d’essayer.

Intervenants
  • Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris Est Créteil Val-de-marne.
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