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Susan Meseilas au Jeu de Paume devant de ses photos de l'insurrection populaire au Nicaragua

Comment rendre au sujet ce que lui prend la photo ?

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La question de la restitution de la photo que l’on prend, et de ce qu’« être témoin » veut dire, fonde le travail de l'américaine Susan Meiselas.

Susan Meseilas au Jeu de Paume devant de ses photos de l'insurrection populaire au Nicaragua
Susan Meseilas au Jeu de Paume devant de ses photos de l'insurrection populaire au Nicaragua Crédits : ALAIN JOCARD - AFP

Comment rendre au sujet ce que lui prend la photo ? Cette question centrale anime toute l’œuvre de la photographe américaine Susan Meiselas, dont la rétrospective française la plus complète vient de s’ouvrir au Jeu de Paume à Paris. 

Une exposition comme une anti-consécration mue par le doute et l’interrogation. Le visiteur n’est pas là pour voir mais pour se demander comment voir. Ce n’est pas la grandeur d’un parcours qui est donnée à admirer, mais la force d’un débat iconographique qui est destinée à vous interpeller.

Si Susan Meiselas s’inscrit bien dans le « photojournalisme », ayant rejoint l’agence Magnum Photos en 1976, son travail en dépasse largement les bornes. Ce que fait Meiselas c’est de critiquer le photojournalisme de l’intérieur. Et en cela elle réarme notre regard.

Exemple emblématique au cœur de l’exposition : ses photos au Nicaragua. Elle décide de partir de son propre chef en 1978 couvrir l’insurrection populaire après l’assassinat du rédacteur en chef du journal d’opposition « La Prensa ». Meiselas dit « Je ne suis pas photographe de guerre au sens où je ne vais pas exprès dans les zones de conflit. Ce qui m’intéresse ce n’est pas la surface des choses mais ce qui fait qu’elles se produisent ». 

Surtout ne pas contenter de saisir une image forte qui fera la une du New York Times, et croire qu’il suffit de montrer pour « faire savoir ». La question de la restitution de la photo que l’on prend, et de ce qu’« être témoin » veut dire, fonde le travail de Susan Meiselas. 

Alors au Nicaragua elle y retourne en temps de guerre comme en temps de paix. Et elle y retourne longtemps. Jusqu’en 2004. Elle retrouve cette femme qu’elle avait photographiée toute jeune tirant le brancard qui transporte son mari avant son enterrement. Elle revient sur les lieux de ses photos et se retourne sur ses personnages dont elle continue d’enregistrer les réactions. Elle interroge aussi l’impact de ses propres images comme ce « Molotov Man » qui est devenu une icône de la révolution sandiniste. Elle déconstruit les cadrages, les légendes, les sélections que la presse fait de ses reportages de l’époque. Pour Meiselas la photo est tout sauf une vérité de l’instant.

De même avec ses photos des violences de la dictature militaire au Salvador de 1978 à 1983, c’est l’avant et l’après qui se raconte dans l’objectif de Susan Meiselas. Les traces de mains à la peinture blanche sur une porte pour signifier un arrêt de mort, ou les gouttes de sang au sol après l’assassinat d’un étudiant, et les gamins qui les regardent… L’avant, l’après. La photographie, ce n’est pas être « at the right place at the right time » - « être au bon endroit au bon moment » - c’est un témoignage ancré dans un historique.

Autre exemple au cœur de l’exposition, le projet « Kurdistan ». Comment documenter le génocide des kurdes après la campagne d’Anfal ordonnée par Saddam Hussein en 1988 ? Il faut donner à comprendre, aller, comme le dit Meiselas, « au-delà de la surface des choses ». Dire l’après par les blocs de bétons qui signalent une fosse commune quelques années plus tard. Et dire l’avant. Mais comment ? Comment dire ce qui a disparu justement ? Comment montrer cette évidence empirique de la suppression d’une société civile ? Susan Meseilas interroge ceux qui restent, remonte le fil des archives, ouvre les albums de famille qu’on lui commente, travaille avec la diaspora kurde exilée dans le monde, tisse ces histoires au singulier pour parvenir à saisir ce qu’était  ce « nous » kurde d’avant le génocide.

En 40 ans de travaux, cette exposition « Médiations » montre que l’on peut restituer au sujet les photos que l’on prend de lui, en l’aidant à écrire son Histoire.

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