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1865 Victor Hugo (1800 - 1885) se repose à Guernsey.

Les ventes « émotionnelles » de livres

3 min
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Victor Hugo, Voltaire, Hemingway ou George Orwell : après le choc émotionnel d’un événement, le livre devient un refuge pour faire société.

1865 Victor Hugo (1800 - 1885) se repose à Guernsey.
1865 Victor Hugo (1800 - 1885) se repose à Guernsey. Crédits : Hulton Archive - Getty

« Notre-Dame de Paris » de Victor Hugo, « Paris est une fête » d’Ernest Hemingway, le « Traité sur la tolérance » de Voltaire, mais aussi « 1984 » de George Orwell ou « Les origines du totalitarisme » d’Hannah Arendt, tous ces livres ont en commun de s’être subitement retrouvés en rupture de stock.

Leur achat frénétique suit en général un choc. « Notre-Dame de Paris », le roman de Victor Hugo publié en 1831, avait totalement disparu des librairies parisiennes. Depuis le drame patrimonial de l’incendie, il est en commande partout et numéro 1 des ventes sur Amazon où l’édition la plus récente est momentanément épuisée.

Bien sûr, comme je l’ai dit ici, « Notre-Dame de Paris » est une cathédrale littéraire qui a en quelque sorte sauvé la cathédrale de pierre au 19ème siècle. Elle est sa première patrimonialisation. En ce sens, l’achat compulsif du roman de Victor Hugo tient du transfert symbolique de conservation dans le papier de ce qui venait d’être emporté par les flammes… 

En bref, on ne s’est peut-être pas précipité pour lire ou relire Victor Hugo, mais pour accomplir, en possédant le livre, un geste de sauvegarde de notre Histoire, où les individus font soudain société.

Après les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper casher en 2015, c’est « Le traité sur la tolérance » de Voltaire, réquisitoire contre le fanatisme religieux, qui était en rupture de stock en librairie comme sur le net. Après les attentats du Bataclan et de l’Est parisien la même année, ce fut « Paris est une fête » d’Ernest Hemingway, dépassant les ventes d’Astérix, le récit autobiographique des virées nocturnes de ce jeune américain dans le quartier latin devenant le moyen de réaffirmer des valeurs communes de liberté et d’émancipation. 

Encore une fois bien plus que le texte, c’est l’objet, le livre, qui s’est inséré dans un rite social. Il est même devenu le support du deuil, côtoyant les bougies et les fleurs place de République. 

Autre choc, même si sur le coup il n’a rien emporté ni dans les flammes ni dans la mort : l’élection de Donald Trump en 2016. Étant donné la violence de ses sorties durant la campagne présidentielle américaine, voir un tel personnage assimilé à un concentré de chaos politique prendre la tête des États-Unis a provoqué un effet de sidération.

Cette hébétude a elle aussi trouvé une réponse symbolique dans deux ouvrages propulsés en tête des ventes sur Amazon : 1984 de George Orwell et Les Origines du totalitarisme d’Hannah Arendt, une dystopie politique sur la dictature et une analyse philosophique du mouvement totalitaire et de ce qui y conduit : dans les deux cas, la traduction d’une angoisse, et à nouveau, ce geste refuge au-delà du texte. 

Même si les mots viennent dans tous les cas cités répondre à une crise, une possibilité de formulation d’une séquence qui laisse sans voix, les livres en eux même incarnent à la fois une fraternité et une exorcisation du temps qui s’est précipité dans l’abîme. 

L’accélération émotionnelle produite par les réseaux sociaux, eux même construits sur des algorithmes qui favorisent l’émotionnel, crée ce phénomène anthropologique désormais ancré dans notre modernité : un évènement qui ébranle notre histoire provoque la ruée du village global vers un livre, cet objet bien tangible, qui offre un espace commun de résilience et de permanence.  

Chroniques

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