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Un employé de Sotheby pose avec une toile de Pablo Picasso intitulée “Femme assise près d’une fenêtre », peinte en 1932.

Une année dans l'inconscient de Picasso

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"Picasso 1932, année érotique" vient d'ouvrir à Paris au Musée Picasso l'occasion d'interroger un dispositif inédit : l'exposition calendrier.

Un employé de Sotheby pose avec une toile de Pablo Picasso intitulée “Femme assise près d’une fenêtre », peinte en 1932.
Un employé de Sotheby pose avec une toile de Pablo Picasso intitulée “Femme assise près d’une fenêtre », peinte en 1932. Crédits : Dan Kitwood - Getty

C’est bien la première fois en France et dans le monde qu'une institution consacre une exposition centrée sur une année de création et pas de n’importe quel artiste : Picasso. Et ses quelques 70 ans de carrière.

En quoi cette tranche de 366 jours serait-elle opérante pour éclairer le production d’une peintre abonné jusqu’ici au découpage en période (la bleue, la rose, la russe, la cubiste, la surréaliste, la pacifiste) ? Parti pris étrange que de s’en tenir aux bornes chronologiques fermes du 1er janvier 1932 au 31 décembre 1932. Pas un jour avant pas un jour après. Un principe purement calendaire et chronologique qui en apparence n’a rien à voir avec le mouvement créatif qui lui déborde l’agenda.

Cette année érotique débute dés décembre 1931 avec "Le fauteuil rouge". De même le carnet de dessins inauguré le 25 janvier 1932 est repris jusqu’au 1er mai 1934 et caetera. Comme le souligne l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac dans le catalogue de l’exposition « L’histoire ne commence pas à date fixe ».

D’ailleurs « 1932 année érotique » est un titre bien provoquant quand on songe au contexte tout sauf érotique l’année 32... Celui de l’idéologie coloniale et des surréalistes engagés contre l’exposition qui en fait l’apologie de mai à novembre 1931 au bois de Vincennes, celui de la montée des ligues d’extrêmes droites, et celui qui porte en Allemagne Hitler au pouvoir dés janvier 1933, avec l’ouverture en mars de la même année du premier camp nazi à Dachau. Pas vraiment érotique l’année 32, plutôt très menaçante.

Pourtant cette capsule temporelle « Picasso 1932 année érotique » fonctionne. En réalité par ce dispositif radical on rend à l’œuvre et au mystère de la création toute sa subtilité.

1932 est une année signifiante pour Picasso. Il prépare une rétrospective de grande envergure aux galeries Georges Petit à Paris prévue pour le mois de juin qui s’annonce comme l’événement artistique de l’année avec 223 tableaux, dont 30 réalisés pour l’occasion. Et une exposition en suisse au Kunsthaus de Zurich en septembre. C’est également l’année du premier volume du catalogue raisonné de son œuvre avec l’éditeur Christian Zervos. Picasso construit en 1932 son mythe et son image, il veut modestement se présenter comme le plus grand artiste vivant.

C’est là que se dessine une approche qui va durer autour de l’œuvre de Picasso, celle qui fait le lien entre vie et artiste. Christian Zervos écrit en 1932 « l’œuvre de Picasso est tout aussi vécue que pensée, vécue d’une vie affective dont l’intensité dépasse la mesure ».

Mais au-delà de ces lectures conscientes, tout se passe comme si l’exposition nous livrait davantage et sans l’analyser l’inconscient de Picasso. Par bribes et avec pour seuls repères les jours qui se succèdent, on suit ainsi « le mouvement de sa pensée ».

D’abord à travers les lieux. Les allers-retours entre la rue de la Boétie et Boisgeloup, entre la vie effervescente à Paris et la métabolisation des inspirations au calme en Normandie.

Ensuite à travers le jeu d’archives qui nous livre une foule de signaux faibles. Les tickets d’épiceries, ou de spectacles un ballet par-ci un combat de boxe par-là, les coupures de presse qui parlent de lui et qu’il reçoit via « lit tout », les photos en famille à Zurich avec les interviews où il se présente en bon pater familials, la photo de sa muse et maîtresse en maillot de bain Marie Thérèse Walter.

Enfin à travers ces tableaux de nu de l’année 1932 : quelle entrée plus propice dans l’inconscient du peintre et sculpteur ? On songe au dessin de Freud « à quoi pense un homme ?" et cette femme nue qui épouse les traits du visage. Marie Thérèse en est le modèle omniprésent, la clef suprême. Surface de projection d’un érotisme de géant, structurée, traversée par le désir phallique qui se montre en tant que tel. Mais aussi préservée dans son être par un jeu de miroir où se reflète son vrai visage, ou encore présentée dans le calme de couleurs pastel, irradiant dans une lumière sensuelle et puissante celle qui incarne au fond ce qu’est la création selon Picasso : "Peindre c'est comme un soleil qui pousse dans le ventre".

« L’oeuvre qu’on fait est une façon de tenir son journal » dira-t-il encore en 1932 et au fond cette exposition calendrier est comme une boîte une noire que chacun ouvrira pour y tisser sa propre réflexion. Ce n’est plus l’analyse de Picasso qui parle, mais Picasso lui même.

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