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Manifestation des salariés de Vivarte au printemps 2015

22 000 salariés dans les mains de vautours de la finance

4 min
À retrouver dans l'émission

Vivarte est le premier groupe d'habillement français : André, San Marina, Caroll, Kookai, Naf Naf, La Halle aux chaussures etc... tout le monde connaît. Depuis 15 ans, l'entreprise est aux mains des financiers : investisseurs au départ, fonds vautours aujourd'hui. Dans l'indifférence générale.

Manifestation des salariés de Vivarte au printemps 2015
Manifestation des salariés de Vivarte au printemps 2015 Crédits : ROMUALD MEIGNEUX - Sipa

Vivarte est le plus gros groupe d'habillement en France. Sauf rare exception, vous ne trouverez rien de Made In France dans ses enseignes, mais c'est un groupe bien français à l'origine. Plus de centenaire.

Tout a commencé à Nancy par une usine de chaussure en 1896, puis un premier magasin à Paris en 1903. Magasin André. Pendant 100 ans, ce fut d'ailleurs le nom de l'entreprise... puis au début des années 2000, tout a changé.

Fini l'actionnariat familial, fini le nom André. L'entreprise alors florissante et qui a bien grandie est rachetée par des investisseurs, rebaptisée VIVARTE, puis revendue, puis rachetée, puis encore revendue.

A chaque fois les acquéreurs auront un profil de plus en plus financier.

Depuis 2014, rien ne va plus, les PDG valsent, il y en a eu quatre en 2 ans. Le dernier, Stéphane Macquaire a été limogé par les actionnaires jeudi dernier, six mois après avoir été nommé, trois semaines après avoir présenté sa stratégie sur 5 ans.

Le nouveau PDG (photo dans le tweet ci-dessous), nommé dans la foulée, doit rencontrer les syndicats de salariés ce mercredi 2 novembre.

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PDG mercenaire selon la CFDT...

Le syndicat a posté sur son site Facebook un article qui explique d'où vient cet homme. Il s'appelle Patrick Puy. Il fait partie de ces quelques managers spécialisés dans les entreprises en crise. Passé par Moulinex, TDF, ARC international, Patrick Puy cité dans des articles de presse dit lui même:

Le premier jour, les syndicats affichent mon portrait et ils tirent des fléchettes dessus. Mais une fois données les règles du jeu, les choses s'améliorent.

NB: Ce billet est une version longue et "augmentée" du billet radio. Plus de détail, des liens et de quoi approfondir ce dossier à tiroir très compliqué.

Patrick Puy a été nommé par le conseil d'administration, qui s'est d'ailleurs divisé. Le président de ce conseil, Pierre-Antoine Gailly a même démissionné après le limogeage du précédent PDG. Il s'en est expliqué à l'agence Reuters en ces termes.

"A la suite de la décision prise par la majorité du conseil d'administration de mettre fin aux fonctions de Stéphane Maquaire, j'ai immédiatement démissionné de mon double mandat d'administrateur indépendant et de président du conseil d'administration du groupe Vivarte, marquant ainsi mon désaccord avec cette décision"

Vivarte est un cas emblématique du capitalisme financier poussé à son paroxysme: les administrateurs de l'entreprise sont aussi ses actionnaires....

Généralement, il y a une séparation des rôles. Les actionnaires apportent l'argent et espèrent un retour sur investissement. Ils sont représentés au conseil d'administration mais le conseil est censé voir à plus long terme dans l'intérêt du projet de l'entreprise.

Pas chez Vivarte. Le conseil d'administration est dominé par des fonds que l'on peut appeler fonds de private equity, hedge funds ou encore fonds vautours. Des fonds américains essentiellement dont les principaux impliqués dans Vivarte sont :

Si vous parlez anglais rendez vous sur les sites des ces quatre principaux actionnaires, vous ferez une incursion dans le monde de ce qu'on appelle les "fund managers", les gestionnaires de fond. Il en existe toute une variété. Ils sont un des leviers de financement des entreprises. Ce n'est pas nécessairement mauvais, c'est même un moyen de financer, notamment les entreprises de taille intermédiaire.

Les fonds qui ont investi dans Vivarte pratiquent à grande échelle le rachat de dette d'entreprise en difficulté. On les nomme vautours, car ils ont ensuite pour objectif d'en prendre le contrôle en transformant cette dette en capital, de rétablir la situation de l'entreprise, ou la liquider, récupérer leur mise (s'ils peuvent) et partir. C'est un business à part entière, on appelle ça le marché de la "distressed debt", la dette décotée.

La stratégie des fonds vautours

OakTree explique clairement sur son site cette stratégie (désolée en anglais pour le moment).

The market inefficiencies we seek as a firm are exemplified in distressed debt. The Oaktree team has a long history of investing in the debt of financially distressed companies. Our approach seeks to combine protection against loss, which generally comes from buying claims on assets at bargain prices, with the substantial gains to be achieved by returning companies to financial viability through restructuring.

Première étape : identifier une entreprise très endettée, mais rentable ou potentiellement rentable. C'était le cas de Vivarte quand elle est passée au main de ces fonds vautours en 2014.

Avant, l'entreprise appartenait à un groupe financier anglais Chartered House, qui l'avait acheté au prix fort via un LBO, un Leverage Buy Out, technique financière qui permet de faire payer par l'entreprise elle même le coût de son achat.

Quand elle a été acheté par Chartered House en 2007, Vivarte allait bien et surtout on était dans la période où les prix s'envolaient et les niveaux d'endettement concédés par les banques étaient au plus haut. Elle a donc été payé au prix fort. 3 milliards 200 millions d'euros.

3 milliards 200 millions dont l'essentiel s'est retrouvé au passif de l'entreprise, dans sa dette (c'est ça le principe du LBO). Une somme colossale, bien supérieure au chiffre d'affaire. En 2008, la crise plombe les ventes, des erreurs de stratégie et la concurrence féroce dans ce domaine n'arrangent rien. Et puis, il y a cette dette à rembourser chaque mois sur les cash-flows de l'entreprise (c'est à dire ce qu'elle peut dégager comme revenu).

En 2014, quasi faillite, la dette est décotée, et c'est là, deuxième étape, que les fonds vautours arrivent, rachètent la dette pour 800 millions d'euros, trois fois moins que ce qu'elle valait avant, s’immiscent dans le conseil d'administration, et commencent à dicter la stratégie à l'entreprise.

Dans le cas de Vivarte, loin d'aider l'entreprise, leur arrivée va encore plus la plomber. D'abord parce que les 800 millions qu'ils ont apporté ont eux aussi été intégrés au passif de l'entreprise, donc se sont rajoutés à la dette que Vivarte doit rembourser. Ensuite parce que ces "racheteurs de dette" ont injecté 500 millions dans l'entreprise, 500 millions qu'ils font aussi payer par l'entreprise à un taux d'intérêt de 11%! 11%. Un taux énorme. Du coup, en deux ans, la dette de l'entreprise est passée de 800 millions à 1,5 milliards d'euros. Spirale infernale... et pourtant Vivarte continue à être rentable sur certaines marques selon des documents que j'ai pu consulter.

NB: Aucun chiffre n'est disponible publiquement car l'entreprise n'est pas cotée. De plus le service de presse de l'entreprise était "en weekend prolongé" entre vendredi et ce mercredi et n'a pu que me renvoyer vers son agence de presse, qui devait me contacter et ne l'a pas fait. Last but not least, "l'espace presse" sur le site du groupe est malencontreusement "planté" en ce moment. Aucune information officielle n'était donc disponible à la diffusion de ce billet.

Sauver l'entreprise ou la revendre par petits lots?

Le précédent PDG, Stéphane Macquaire avait encore l'espoir de remettre Vivarte sur les rails, via des ventes de magasin et un plan social supprimant 1600 emplois. Mais cela aurait pris un certain temps.

L'actionnaire fond vautour spécialiste de la dette décotée lui à un objectif de rendement... et Vivarte est une pépite. Ses marques sont fortes, encore rentables pour certaines, on peut donc les vendre par petits lots. Cette mise en vente a d'ailleurs commencé selon Capital.

Est-ce pour cela que le précédent PDG a été limogé? Est-ce parce qu'il a placé l'entreprise sous mandat ad hoc du tribunal de commerce de Paris (étape préliminaire à la faillite) cet été?

On le saura quand on connaîtra le projet du nouveau PDG Patrick Puy.

L'histoire de Vivarte, c'est l'histoire d'une entreprise entre les mains de ce que la finance peut faire de pire quand tout va mal. Tous les LBO et tous les rachats de dette décotée ne se passent pas aussi mal, et Vivarte a aussi ses propres problèmes de positionnement et de stratégie. N’empêche, dans son cas, le rachat par LBO puis l'intervention de ces financiers adeptes des entreprises proches de la faillite peut lui être fatal. 22 000 salariés sont concernés, 17 000 en France, et le silence des politiques est total.

Pourtant tous ont vilipendé ce capitalisme financier outrancier. Souvenez vous des discours de Nicolas Sarkozy, lors de la crise de 2008 sur le bon capitalisme entrepreneurial, et le mauvais capitalisme financier. Souvenez-vous du "Mon ennemi c'est la finance" de François Hollande.

Pourquoi ce silence sur Vivarte alors que 17 000 emplois sont potentiellement menacés en France? Ont-ils des solutions à proposer? La suite demain, si j'arrive à obtenir des réponses.

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