LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Dans le cortège parisien qui a défilé le 9 mars contre le projet de loi

Décryptage Loi Travail 5 : les marchés financiers

3 min
À retrouver dans l'émission

"Le projet de loi travail a été écrit par le Medef", s'indignent ces opposants. Plus discrets, les marchés financiers jouent aussi un rôle. Cette année, la France va leur emprunter 187 milliards d’euros. Pour le moment, ils nous font confiance. En échange de quoi? Des réformes, dont celle-ci.

Dans le cortège parisien qui a défilé le 9 mars contre le projet de loi
Dans le cortège parisien qui a défilé le 9 mars contre le projet de loi Crédits : X. De Torres - Maxppp

Dans les manifestations et dans les débats sur le projet de loi travail, on peut entendre régulièrement qu’il aurait été écrit par le Medef et même: “le vrai ministre du travail c’est Pierre Gattaz” (Danièle Simonnet, Front de Gauche, sur Itélé le 14 mars).

Pour clore (temporairement sans doute) cette série sur le projet de loi El Khomri, on va s’éloigner, sortir du cadre français, et je me risque à affirmer que Mr Gattaz est moins le ministre du travail que Mr Mitani, le patron de GPIF, le plus gros fond de pension au monde, un fond public japonais , Mr Xiaochuan, le gouverneur de la banque centrale chinoise, ou encore Mr Almubarak qui gère le plus gros fond souverain saoudien.

Qui nous prête de l’argent?

Tous ont en commun d’acheter régulièrement de la dette française. C’est une présomption forte en tout cas. L’agence France Trésor, à Bercy qui gère très exactement 1596 mds d’encours de dette négociable de l’Etat français (au total des les dettes de la France s'élèvent à 2100 milliards de dette si on inclut les dettes des organismes sociaux) ne communique pas sur leurs détenteurs (qui en plus changent tout le temps puisque la dette française s’échange sur les marchés financiers chaque jour). Les seules informations qu’elle donne, c’est qu’un tiers de ces acheteurs sont français, un tiers de la zone euro, et un tiers du reste du monde. La Banque de France détaille, les détenteurs français de la dette (dans ce document page 4).  Mais on n’a pas d’information plus précise. Lors d’une enquête précédente je me suis procurée un document que l’AFT n’a ni commenté ni démenti, et dans lequel on trouve plus de détail sur les propriétaires de bons du trésor français.

En 2014, 46% des acheteurs nets d’obligations françaises (OAT) étaient des banques centrales et autres entités publiques, 19% des gérants de fonds, 18% des banques, 8% des assureurs, 1% des fonds de pension, 1% des fonds spéculatifs “hedge funds” et 7% d’autres types d’investisseurs. L’Asie et le Moyen Orient pèsent 20%.

Comme tout prêteur, ces investisseurs veulent être surs de retrouver leur mise, ils s’intéressent donc à la politique française. Pour le moment, ils sont plus préoccupés par la déroute des pays émergents ou les taux négatifs que par les barèmes indicatifs pour les prud’hommes, c’est évident, et pour le moment, ils font confiance à la France. Les taux auxquels nous empruntons n’ont jamais été aussi bas, 0,45% en 2016 (pour la dette à moyen et long terme), contre 0,63% en 2015. Pour en savoir plus, billet du 8/01/2016: La finance aime (toujours) la France.

Une confiance fragile

Cette confiance est fragile. Pour l’entretenir et la garder, l’Agence France Trésor envoie régulièrement une équipe de fonctionnaires à travers le monde pour faire la promotion de la France comme bon investissement. On appelle cela des roads shows.

En 2014, elle a rencontré 224 investisseurs, deux fois plus qu’en 2011 et visité 32 pay. Algérie, Arabie Saoudite, Brésil, Chine, États-unis, Japon, Liban, Singapour pour n’en citer que quelques uns. Les détails page 18 du rapport d’activité 2014 de l’AFT. Ces directeurs d’investissements, gérants de portefeuille, économistes s’intéressent aux réformes de fond qui peuvent soutenir la croissance de la France, le plan d’économie de 50 milliards. L’an dernier, ils ont beaucoup aimé la loi Macron, et le ministre de l’économie a mouillé lui aussi la chemise pour faire son service après vente. Un soir vers minuit, je suis tombée sur lui sur la chaine d'information financière Bloomberg, expliquant en anglais que la France était sur la bonne voie de la bonne réforme.

Mais à lire les analystes financiers qui donnent le LA sur les marchés, il manque toujours à la France une vraie réforme du marché du travail. Je l’ai lu dans quasi tous les commentaires des économistes de banques depuis 5 ans. Voilà le lien, cette réforme il fallait la faire aussi pour eux. Pas seulement pour leur plaire, mais parce que le fonctionnement de notre État dépend des marchés financiers. On va quand même leur emprunter 187 milliards d’euros cette année, entre 7 et 9 milliards aujourd’hui même! (voir ici les détails de ce processus qui se répète plusieurs fois par mois).

On peut le regretter, le condamner, tant que la France fera financer son déficit par les marchés financiers, il n’y pas le choix. Ne plus avoir la confiance des marchés, c’est ne plus pouvoir emprunter, et potentiellement vivre à court terme ce qu’a vécu la Grèce. Pour aller plus loin, vous pouvez consulter cet article qui explique les origines de la crise grecque: Tout comprendre sur la dette grecque en six étapes.

Les ajustements? Peu importe si la photo est bonne

Peu importe que le projet de loi travail connaisse des ajustements qui limitent sa portée, peu importe si la réforme est moins ambitieuse que prévu, ce qui importe c’est d’avoir laissé l’impression que la France réforme. Au ministère des finances on se frotte d’ailleurs déjà les mains en imaginant les prochaines plaquettes de promotion de notre pays.

J’ai demandé ces plaquettes justement, ou les "power point" de présentation, mais ça n’est pas non plus public. Pour une fois on ne m’a pas opposé le secret fiscal, ça n’était pas possible, mais je n’ai eu aucune explication. Les arguments utilisés par les fonctionnaires français pour persuader les investisseurs étrangers de “croire” en la France ne sont pas publics, point à la ligne.

Dans une dite démocrate, cela me semble pourtant capital de savoir exactement ce qui est dit de notre politique économique actuelle et surtout de ses orientations futures (car les financiers exigent toujours de pouvoir se projeter dans l’avenir). De plus, on ne peut pas non plus savoir qui est rencontré lors de ces road-shows.

Une pancarte “On veut les power point des roadshows de l'AFT”, cela aurait du sens dans les manifestations qui s’opposent au projet de loi travail, mais je conçois que cela soit moins simple et explicite que la pancarte qui disait la semaine dernière : “Séparation du Medef et de l’ETAT”.

Chroniques
6H50
8 min
Les Enjeux internationaux
Ukraine. Deux ans après l'annexion de la Crimée par la Russie, Moscou est-il gagnant ou perdant à long terme ?
L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......