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Manifestation des intermittents en 2014. Demain, tous intermittents?

Fin du travail et/ou explosion de la précarité

3 min
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Le nombre d'embauches de CDD de moins d'un mois a plus que doublé en 15 ans. Pendant que l'on débat de la raréfaction du travail (ou pas) à l'avenir, au présent, c'est la précarité qui grimpe. Serons-nous solidaires ?

Manifestation des intermittents en 2014. Demain, tous intermittents?
Manifestation des intermittents en 2014. Demain, tous intermittents? Crédits : VALENTINA CAMOZZA - AFP

Ces études ont été présentées cette semaine aux syndicats de salariés et d'employeurs, qui se retrouvaient mercredi 25 janvier pour préparer d'éventuelles futures négociations sur le régime d'assurance chômage. Ces négociations auraient du aboutir au printemps dernier, mais dans l'ambiance survoltée des manifestations contre la loi Travail, elles n'ont rien donné. Depuis décembre, ceux qu'on nomme les partenaires sociaux ont repris langue et ils tentent de se mettre d'accord sur un diagnostic partagé.

Pour cela, l'UNEDIC leur a présenté une étude, qui n'est pas en ligne mais que l'Agence France Presse a consulté. On y apprend que le nombre de contrat à durée déterminée de très courte durée a plus que doublé en 15 ans.

En 2000, il y avait chaque trimestre 1 million 500 000 CDDs de moins d'un mois. Aujourd'hui il y en a 4 millions. La part des CDD plus longs n'a elle pas bougé.

4 millions de CDDs de moins d'un mois...

Le Contrat à Durée Indéterminée reste tout de même la norme, et de loin en France. 86% des salariés du secteur marchand (hors fonction publique donc) sont en CDI, mais, mais tendance lourde de ces dernières années : le CDD est de moins en moins une porte d'accès au CDI. Un CDD sur 5 se transforme en CDI, selon France Stratégie cité par le Figaro, contre un sur quatre avant la crise de 2008.

De plus en plus, le CDD de très courte durée permet de faire payer par l'assurance chômage la flexibilité que les employeurs disent ne pas trouver en France pour ajuster leurs effectifs à leur besoins.

... et souvent le même employeur

Dans 8 cas sur 10, ces contrats de moins d'un mois sont des réembauches par le même employeur.

"Dans certains secteurs, certains employeurs s'entendent implicitement avec leurs salariés sur la possibilité d'embauches successives avec parfois des engagements d'exclusivité", observe l'Unédic, cité par l'AFP.

L'Unedic chiffre à 250 000 le nombre de personnes abonnées au travail dans la même entreprise mais en contrat très court. Ce sont les femmes, pour les deux tiers, qui occupent le plus ces CDD de moins d'un mois, renouvelés sur 6 mois avec le même employeur.

Les trois secteurs qui ont le plus recours aux CDDs de moins d'un mois sont:

  • l'hébergement et la restauration
  • les activités spécialisées scientifiques et techniques, dans la nomenclature Insee ce sont par exemple toutes les activités de conseil en sécurité, environnement, agronomie... Ce sont encore, comme le nom ne l'indique pas, toutes les activités d’intermédiaires dans le domaine culturel ou sportif: ceux qui font les imprésario, trouvent des théâtres pour des pièces, des éditeurs pour des auteurs etc...
  • l'hébergement médico-social, les maisons de retraite par exemple

La question qui tue : qui doit payer ?

La question qui tue, et qui fâche, c'est le coût que cela représente pour le régime d'assurance chômage. De fait, quand le salarié a ouvert ses droits à Pole Emploi, c'est l'assurance chômage qui va lui procurer un revenu de substitution, en attendant le prochain contrat.

Une précédente étude, menée par Corinne Prost et Pierre Cahuc, mettait en avant cette forme d'arrangement implicite entre les employeurs et les salariés, et chiffraient à presque 5 milliards d'euros les dépenses annuelles nettes associées à ces allocataires très récurrents.

Pour approfondir cette question et retrouver les liens vers ces études voir un précédent billet (toujours d'actualité) : L'assurance chômage n'est pas déficitaire

5 milliards, c'est plus que le déficit de l'Unedic en 2015. C'est pour cela que la question tue, et divise syndicats et patronat depuis 6 mois. Les premiers disent: il faut taxer les contrats courts, pour éviter que les entreprises ne fassent porter par l'assurance chômage leur besoin de flexibilité, et le Medef et la CGPME rétorquent, non non non, le problème c'est la rigidité du marché du travail.

On en est toujours là d'ailleurs après la publication de ces études...

Au fond, personne ne veut payer pour assurer un revenu tampon aux salariés les plus exposés à la précarité. A qui est-ce de le faire? A un revenu universel??? Ah... on n'a plus le temps de lancer ce débat dans ce billet, dans un prochain sans doute.

Demain, tous intermittents ?

Ce que révèlent ces études sur le marché du travail, c'est un besoin d'intermittence généralisé. Au fond, ces CDDs de moins d'un mois sont un peu comme des cachets. Dès 2003, la Coordination des Intermittents et Précaires d'Ile de France avait prédit cette évolution.

Autre étude à l'appui de cette tendance, celle de Claude Picart, réalisée pour l'Insee en 2014 qui montre que :

Pour 100 salariés présents à un moment dans un établissement en 2011, il y a eu 177 actes d’embauche et de débauche, tandis que ceux-ci n’atteignaient que 38 en 1982.

Vous trouverez des détails sur cette étude dans un précédent billet (toujours d'actualité encore :) intitulé: Décryptage loi travail 4: CCD versus CDI

Ce recours plus fréquent aux CDDs courts va de pair avec la montée en puissance des formes alternatives d'emploi. La part de l'emploi non salarié en France est passé de 10.7 à 11.5% en 2014 selon cet article des Echos intitulé: La raréfaction du travail, vieux débat et faux problème.

Aux Etats Unis, ces formes alternatives représentent 15.7% des travailleurs en 2015, contre 10.7% en 2005. Cette augmentation explique d'ailleurs en partie la baisse des chiffres du chomage américain, comme l'explique ce précédent billet: USA 4: les dessous (peu chics) du plein emploi américain. Aux Etats Unis, on appelle cela la GIG economy, Gig voulant dire concert.

Plus près de nous, en Italie, on peut maintenant payer des travailleurs avec des bons de travail, des vouchers, une heure par ci, une heure par là.

Il s’agit d’un bon qu’on achète chez le buraliste (oui, oui! comme les tickets du loto…) écrit Eva Morletto, et qui affiche un montant fixe – 10 euros- qui correspond au salaire horaire minimum versé au travailleur.

Le travail ne va peut être pas disparaître, mais il a déjà profondément muté. Pas pour tous... La grande question est: serons-nous solidaires?

Le graphique ci-dessous (utilisé pour un précédent billet) montre bien que la montée de la précarité est très inégalement répartie selon les qualifications.

Tous les salariés ne sont pas "victimes" de l'explosion de la précarité.
Tous les salariés ne sont pas "victimes" de l'explosion de la précarité. Crédits : Marie Viennot

Marie Viennot

Chroniques

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