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Voici à quoi ressemblent des recherches expérimentales (sur le Travail).

Les sciences économiques à feu et à sang

3 min
À retrouver dans l'émission

"Le négationisme économique et comment s'en débarasser" montre les divisions au sein de cette discipline. Utilisée à tort et à travers, selon les auteurs, par les grands patrons, certains économistes et les gouvernants, l'économie est une science. Mais quel type de science? Débat.

Voici à quoi ressemblent des recherches expérimentales (sur le Travail).
Voici à quoi ressemblent des recherches expérimentales (sur le Travail). Crédits : M.Viennot

"Le négationisme économique et comment s'en débarasser", c'est le titre choc d'un livre paru en cette rentrée. 216 pages écrites par deux chercheurs que les auditeurs de France Culture ont déjà entendu sur notre antenne : Pierre Cahuc et André Zylberberg, tout deux spécialisé dans le marché du travail. Vous trouverez de larges extraits de ce livre, dans cet article des Echos.

La charge est violente, souvent nominative, le titre à la hauteur de l'exaspération que l'on ressent chez les auteurs.

NB: Ceci est une version "augmentée" du billet diffusé à la radio. Résumer ce grand débat en trois minutes n'était pas chose aisée. Vous aurez ici environ 5 minutes de lecture, et surtout tous les liens pour approfondir le sujet et vous faire votre propre opinion.

A lire ce livre, il y a deux styles de négationistes.

Les économistes négationnistes

Les économistes que l'on dit ou qui se disent hétérodoxes (Atterrés, affiliés à Attac ou l'AFEP, l'association française de l'économie politique) et qui selon les auteurs ont plusieurs tort

  • remettre en question certaines connaissances établies (alors que ces connaissances d'après les auteurs existent)
  • lancer des diatribes anti-finance sans les étayer
  • laisser croire qu'il y a une pensée unique en économie animée par des économistes orthodoxes
  • discréditer de fait la recherche économique.

Voici un passage du livre assez parlant à ce titre.

"Le philosophe Frédéric Lordon fait partie de ces Economistes atterrés. Il affirme que "de ces économistes qui ignorant tout de l'idée de critique, rejoignent ouvertement le camp des dominants, il n'y a même pas à dire que ce sont des vendus, car ils n'avaient pas besoin d'être achetés: ils étaient acquis dès le départ. Ou bien ils se sont offerts avec joie (...). La science-s cientifique la plus consacrée a pris le pli de dire d'elle-même des choses qui se trouvent n'offenser en rien les puissances d'argent".

Traduisons, écrivent Pierre Cahuc et André Zylberberg : le cerveau des économistes orthodoxes est tellement pollué par l'idéologie dominante qu'il ne sert à rien de les acheter pour qu'ils en fassent l'apologie, ils s'y livreront naturellement puisque l'idée même de critique a déserté leurs neurones.

Ces patrons qui coulent la France

C'est le titre d'un des chapitre du livre. Parmi les négationistes économiques, il y a aussi, selon le livre, tous ceux (grands patrons, Medef, gouvernants) qui font dire n'importe quoi à l'économie pour justifier des politiques qui ont surtout pour objectif de :

  • conserver leur pré carré
  • éviter la concurrence
  • faire financer, par l'Etat (avec sa complicité) des dépenses qui n'auront jamais les effets économiques annoncés.

Pôle de compétitivité, crédit impôt recherche, CICE, tous ces dispositifs en prennent pour leur grade (page 51 à 73 du livre) mais à ma connaissance, les milieux patronaux et du pouvoir n'ont pas réagit.

En revanche, du côté des économistes dit hétérodoxes, et des journalistes, accusés dans le livre de donner, en gros, la parole à des charlatans, les réactions sont aussi violentes que le titre de ce livre. Voici une liste de réactions.

  • Ici la tribune d'André Orléan
  • Ici Gilles Raveaud au nom de l'AFEP
  • Ici une tribune rédigée par des journalistes de Médiapart, Alternatives Economiques, Mariane etc...
  • Ici Thomas Coutrot, Attac, et économistes atterrés
  • Ici Les économistes atterrés
  • Ici Christian Chavagneux, d'Alternatives économiques

Le débat de fond...

Les auteurs du livre veulent réhabiliter l'économie en tant que science, non pas exacte, mais science expérimentale. Au même titre que la médecine. Selon eux, on peut trouver des terrains d'observations qui permettent de dire par exemple que "telle baisse des charges va créer potentiellement tant d'emplois".

Pendant le débat sur la loi travail, Pierre Cahuc m'avait passé tout un tas d'études de ce type réalisées notamment aux Etats Unis, qui montraient selon lui que réduire la protection de l'emploi allait réduire le chômage. Je les ai disséquées pour le Billet Economique en mars 2016 et trouvé moins affirmatives que ce que Pierre Cahuc m'en disaient. Voir ici: Décryptage Loi Travail 2: les économistes pour.

En face, vous avez les économistes

  • qui ne pensent pas que l'on puisse transposer une expérimentation américaine (ou autre) en France
  • qui ne croient pas que l'économie est une science expérimentale (car disent-ils, on n'y fait pas de réelles expérimentations comme en médecine)
  • qui accordent plus d'importance à l'histoire, aux institutions, aux régulations,
  • et pensent au final qu'il y a peu de sujets en économie sur lesquels on peut avoir des certitudes.

Or ce que disent les auteurs du livre à ces économistes, c'est en gros "vous avez tort... et si vous voulez nous prouver le contraire vous n'avez qu'à publier vos recherches dans des revues scientifiques reconnues, elles ont les bras grand ouverts".

Et c'est là qu'il devient pour moi difficile de suivre les auteurs, car ce qu'ils font c'est quasi aussi du négationnisme.

L'arroseur arrosé?

Eux aussi sèment le doute sur le sérieux de centaines d'économistes, qui publient leurs recherches dans des revues sérieuses. Quand j'ai contacté Pierre Cahuc, il était plus mesuré, et reconnaissait que des travaux sérieux pouvaient exister aussi chez des économistes qui ne pratiquent pas l'économie expérimentale. Cependant, pour lui, il y a bien une hiérarchie des revues, et les plus sérieuses sont de rang 1.

Et c'est là qu'il faut rentrer un peu dans le système de la recherche. Les revues scientifiques sont classées, il y a un palmarès. Voir ici le classement établie par la section 37 Economie et gestion du CNRS pour 2016. Or, vous n'avez notamment aucune revue post-keynésiennes, c'est à dire hétérodoxes, en haut de classement. Aucune revue française non plus.

Comment cela s'explique? D'abord, parce que les économistes hétérodoxes sont en minorité dans le monde académique. Quand les auteurs du livre font un plaidoyer pour le système des "peer review", l'évaluation par les pairs, ils omettent de considérer que ces "pairs" sont rarement des hétérodoxes (NB, j'ajoute que de nombreuses limites de ce système de peer reviews ont également été mises à jour comme le remarque justement le commentaire ci-dessous). L'Afep a effectué un comptage, individuel des nominations de professeurs à la faculté, avec cette définition des hétérodoxes.

Les « hétérodoxes » sont définis ici comme des économistes institutionnalistes, qui travaillent à partir de méthodologies issues des sciences sociales et relevant des écoles de la Régulation, de l’institutionnalisme, des conventions, de la socio-économie, voire les chercheurs épistémologues. Font aussi partie de l’hétérodoxie économique les macro-économistes post-keynésiens, accordant généralement une place non négligeable à l’histoire.

Résultat: entre 2005 et 2011, sur 120 professeurs recrutés, six étaient des hétérodoxes. Détail dans la note ici.

Plus on a de professeurs, plus on peut publier, plus on peut diriger de thèses, plus on peut animer la recherche, et faire remonter les revues de son propre courant dans le classement. C'est la première raison.

La deuxième, c'est que les sciences économiques sont dominées aujourd'hui par les recherches quantitatives, anglo-saxonnes qui favorisent moins les recherches menées avec les méthodes hétérodoxes, cad utilisant les méthodes des sciences sociales, les liens avec l'histoire et les institutions. Pour un Piketty qui va publier dans une revue très cotée, vous avez tous les économistes hétérodoxes, qui ne cherchent même pas à se faire publier dans ces revues de rang 1.

Leurs recherches sont-elles pour autant nulles et non avenues? Peut-on quantifier la performance en recherche pour disqualifier certaines approches? Comment se font ces classements? Qui juge? C'est le débat de fond, derrière la polémique sur ce livre. Il ne se cantonne pas aux sciences économiques, mais le titre du livre montre à quel point cette discipline est malade.

Malade au point qu'une partie des chercheurs en économie cherchent à prendre leur autonomie. C'est le combat de l'AFEP qui a obtenu dernièrement qu'une catégorie "Economie et Institutions" soit créée pour les classements de revues. Voir ici un lien vers la liste des revues que m'a transmise l'AFEP, revues dans lesquelles publient les hétérodoxes.

Contre "l'approximativisme"

A échanger plusieurs mails avec Pierre Cahuc, j'ai la conviction que ce qui dérange, au delà de tout, les auteurs du "Négationnisme économique", c'est l'utilisation de l'économie dans le champ médiatique pour valider des postures politiques. Dans le dernier chapitre, les auteurs suggèrent notamment aux journalistes, de se renseigner sur les "économistes" qu'ils interrogent, de consulter leurs travaux de recherche, et de ne pas les questionner sur des domaines qu'ils n'étudient pas. On peut interroger Jean Tirole sur les mécanismes du marché du travail, mais est-il pertinent pour commenter la politique monétaire de la BCE? Alors voici une idée qui mettra peut être tous les chercheurs d'accord, hétérodoxes, ou non (page 210):

Chaque chercheur devrait systématiquement mettre à jour sa page web en indiquant son domaine de spécialité et sa déclaration d'intérêt. Il devrait faire l'effort de suivre l'actualité en rapport avec son domaine de compétence afin d'être prêt à répondre aux sollicitations médiatiques.

Chiche?

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