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Pierre-Cyrille Hautcoeur

Ne pas trop compter sur les banques centrales par P.C. Hautcoeur

4 min
À retrouver dans l'émission

Pierre-Cyrille Hautcoeur assure le billet économique aujourd'hui. Economiste (meilleur jeune économiste en 2003), historien, spécialisé dans l'histoire financière et monétaire, directeur de l'EHESS, il explique pourquoi le pouvoir des banques centrales est limité. Très éclairant. A lire.

Pierre-Cyrille Hautcoeur
Pierre-Cyrille Hautcoeur Crédits : M.Viennot - Radio France

Economistes, banquiers, politiques, journalistes, tout le monde attend aujourd'hui avec angoisse les décisions de la Banque centrale européenne, et scrute ses déclarations, comme autrefois les oracles de Delphes.

On s'imagine que les banques centrales savent empêcher les crises financières et relancer l'activité économique. Lors de la crise de 2008, elles ont été adulées pour avoir évité l'effondrement des grandes banques... et de l'économie avec. Depuis, elles tentent de relancer l'activité, d'abord en prêtant aux banques à des taux désormais nuls, puis depuis 2014 en rachetant de la dette publique. Pour autant, la reprise reste toujours « au coin de la rue » (comme disait le président Hoover en 1929 aux Etats-Unis).

A l'origine, banques centrales =  clubs de banques privées

Pourquoi les banques centrales savent-elles sauver les banques et non relancer l'économie ? D'abord, cela fait très longtemps qu'elles savent sauver les banques... pour une raison très simple : les banques centrales étaient au départ non des banques publiques mais des clubs de banques privées visant d'abord à s'assurer entre elles contre les crises, et auxquelles les Etats avaient accordé des privilèges monétaires en échange de quelques services. Le conflit entre intérêts privés et publics a toujours été puissant dans leur action, et aujourd'hui encore : les banquiers centraux doivent poursuivre l'intérêt public, mais pour cela très bien connaître les réactions des financiers privés. Les carrières de plus en plus croisées entre les deux mondes ne favorisent pas l'indépendance des banquiers centraux.

Pendant des années, les économistes ultra-libéraux se sont battus pour garantir l'indépendance des banques centrales face aux gouvernements supposés trop interventionnistes. Aujourd'hui, ce sont les intérêts privés qui les menacent, d'autant que la puissance des banques privées, fusions et internationalisation aidant, s'est accrue fortement depuis 20 ans. On ne peut que souhaiter que les banques paient vraiment cette assurance. Cela voudrait dire que les Etats se coordonnent pour les mieux contrôler et taxer, et ne se contentent pas de sanctionner aléatoirement celles qui commettent des fraudes fiscales massives.

Pourquoi les banques centrales ne relancent pas l'économie  

Quant à relancer l'économie, les banques centrales n'y sont jamais parvenues... qu'en s'appuyant sur des systèmes financiers publics puissants, en Europe hier, en Chine aujourd'hui. L'ensemble de la théorie macroéconomique, celle qui étudie notamment les banques centrales, repose sur l'idée qu'une action publique est possible dans une économie privée. Une idée paradoxale qui se construit à la croisée entre l'autorégulation supposée des marchés privés, qui fait le cœur de la théorie économique classique, et l'étatisme complet de l'économie soviétique, grand mirage des années 1920 et 30. Le génie de Keynes fut d'affirmer, pour résoudre cette tension, la possibilité d'une intervention sur l'économie dans son ensemble qui n'empêche pas la concurrence et n'ait pas d'impact sur la distribution des revenus entre agents économiques. Ce mythe constitutif de la macroéconomie a conduit à la naissance dans tous les pays développés d'institutions financières publiques et para-publiques, banques centrales certes, mais surtout systèmes de retraites et d'assurance chômage, voire banques publiques d'investissement (comme la Caisse des dépôts en France). C'est cet ensemble, qui pesait lourd dans les économies, qui assurait la stabilité, mais non sans coût.

A mesure que, depuis la fin des années 1970, les idées libérales ont conduit à la critique puis à la privatisation de beaucoup de ces institutions publiques, les banques centrales sont restées seules responsables de tout... et incapables de l'assumer, quoi qu'elles promettent.

Que faire aujourd'hui? 

A court terme, sans doute encourager la BCE a maintenir son action de soutien, même si les banques et les spéculateurs en profitent plus que le reste de l'économie. Mais surtout : redonner une capacité d'action contra-cyclique aux Etats ou, en Europe, à l'Union. Par une dette et une fiscalité européenne sans doute, qui contribueraient à éviter les conflits de politique économique au sein de l'Union et à unifier la conjoncture. Peut-être aussi par une conversion obligatoire des dettes publiques – voire privées – aux taux très bas dont elles bénéficient actuellement. Cette solution impliquerait un choix politique clair et volontaire de redistribution des rentiers vers les contribuables. Si ce n'est pas ce choix qui est fait, ce sont les dettes sociales, notamment les retraites, qui seront bientôt réduites au nom de la contrainte budgétaire et de la supériorité des systèmes privés.

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Bibliographie

Le marché financier français au XIXe siècle

Le marché financier français au XIXe sièclePublications de la Sorbonne, 2007

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