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Un jeune chômeur la bouche cousue lors d'un sit-in à Kasserine

Tunisie : le désenchantement post-révolutionnaire

3 min
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"Travail, liberté, dignité", scandaient les Tunisiens au péril de leur vie en janvier 2011. Cinq ans plus tard, la liberté est là, mais les problèmes sociaux sont les mêmes. Une partie de la jeunesse n'a plus d'espoir et risque l'embrigadement dans les rangs djihadistes.

Un jeune chômeur la bouche cousue lors d'un sit-in à Kasserine
Un jeune chômeur la bouche cousue lors d'un sit-in à Kasserine Crédits : Zohra Bensemra - Reuters

Le secrétaire général de l’Onu et le président de la banque mondiale sont à Tunis où ils doivent participer aujourd'hui à un dialogue national sur l'emploi. L'emploi est un enjeu majeur pour beaucoup de pays, mais encore plus pour la Tunisie. N'oublions pas, c'est le mécontentement social qui est à l'origine des premières manifestations qui ont abouti au départ de Ben Ali il y a cinq ans.

"Quel bonheur la révolution tunisienne, la révolution est belle, elle est la mère de tous", chantaient les manifestants dans les rues de Tunis en janvier 2011.

Régions du centre : zones de relégation

Ce n'est pas à Tunis que tout a commencé mais dans les régions pauvres du centre du pays. Des régions enclavées, reléguées, abandonnées même, aussi bien par Ben Ali que par Bourguiba avant lui. Pendant les années de développement économique, seules les régions côtières ont été concernées. Tourisme, industrie, entreprises étrangères, les trois quart de l'économie du pays est concentrée dans un rayon de 30 kilomètres autour de Tunis, Sfax et Sousse.

Cette donnée n'a pas évolué depuis la révolution, les jeunes des régions du centre n'ont pas plus d'avenir, et l'histoire s'est répétée cet hiver. En janvier, un jeune chômeur de Kasserine (une ville située à 300 kilomètres et 4h30 de Tunis) est mort. Désespéré de ne pas voir son nom sur une liste de candidat potentiel à un poste de fonctionnaire, Reda Yahyaoui a grimpé sur un pylône électrique, il a été électrocuté. Le premier hôpital apte à le prendre en charge était à Sfax, deux heures et demi de route. Il est mort en chemin.

La réaction fut la même que 5 ans plus tôt après la mort de Mohammed Bouazizi. Des manifestations de rue ont éclaté dans plusieurs villes de ces régions du centre et à Tunis. Un policier est mort, il y a eu des centaines de blessés. Ci-dessous une vidéo amateur des heurts à Kasserine.

Le Premier ministre Habib Essid a dû revenir précipitamment de Davos, décréter le couvre feu pendant plusieurs jours, réunir tous les partis, et lancer cette idée de colloque sur l'emploi. A la mi-février encore, des jeunes chômeurs ont campé à l'entrée d'une antenne gouvernementale à  Kasserine pour demander du travail, comme l'illustre cette photo ci-dessous. L'un d'eux, en image principale de ce billet, Yosri Adjili, 25 ans, s'est cousu la bouche pour démarrer une grève de la faim.

A Kasserine le chômage des jeunes atteint 50%
A Kasserine le chômage des jeunes atteint 50% Crédits : Zoubeir Souissi - Reuters

Aujourd'hui la situation est calme mais les raisons de la colère n'ont pas disparu, elles sont même plus grandes encore qu'avant la révolution.

Un chômage insoluble

La révolution a d'abord eu un impact négatif sur la croissance. Des usines ont fermé, des investisseurs sont partis, le tourisme s'est effondré : 2011 a été une année de récession. Après, la croissance a repris, mais elle est restée faible, insuffisante pour absorber les nouveaux venus sur le marché de l'emploi. Le chômage touche aujourd'hui 15% des Tunisiens, 30% des moins de 25 ans, 50% dans les régions du centre. Vous trouverez ici un article récent de l'économiste maghrébin avec de nombreux graphiques.

L'économie informelle était déjà structurelle en Tunisie, elle représente maintenant 40% de l'économie, selon la Banque Mondiale, et le risque grandit de voir cette économie informelle rencontrer l'économie criminelle et djihadiste. 

Les gouvernements de transition ne sont pas restés inactifs, mais ils ont du gérer le retour des Tunisiens qui travaillaient auparavant en Libye et sont venus grossir les rangs des chômeurs quand la guerre à éclaté dans ce pays voisin.

  • 100 000 Tunisiens de plus à intégrer sur le marché du travail,
  • 500 000 chômeurs déjà là, dont 140 000 jeunes diplômés
  • 70 000 qui arrivent encore chaque année sur le marché du travail : telle fut l'équation insoluble de ces 5 années de transition.

A ce problème, la Tunisie a répondu par l'embauche massive de fonctionnaires, mais du coup, la dette publique du pays a été multiplié par deux, le déficit public a explosé, comme le résume cette note de la Direction Française du Trésor.

Depuis la révolution, on note une forte progression du déficit budgétaire (de 0,6% en 2010, il est passé à 6,2% du PIB en 2013 puis 4,9% en 2014) alimenté essentiellement par une hausse des dépenses de fonctionnement – 120 000 embauches en trois ans dans la fonction publique et augmentation des crédits octroyés à la subvention des produits de base.

Quant aux investisseurs étrangers, ils étaient déjà moins intéressés par la Tunisie avant la révolution, les attentats terroriste de Sousse et du Prado n'ont rien arrangé.

La révolution représentait un espoir, elle a rempli ses promesses sur le plan démocratique mais les problèmes sociaux restant intactes, pour la jeunesse tunisienne des zones reléguées du centre, l'espoir a laissé place au désenchantement. C'était déjà le cas quelques mois après la révolution. J'avais pu le constater lors d'un reportage à Kasserine en septembre 2011. Tunisie, la démocratie à l'épreuve de la poudrière sociale. Le magazine n'est plus en ligne, mais il est encore possible d'écouter quelques interviews (ministre des affaires sociales, économistes).

Les jeunes que j'avais interrogé me disaient alors qu'on leur avait "volé leur révolution". 5 ans plus tard, ils ont vu passer les politiques en campagne et entendu leurs promesses sans constater de changement. Dans ce contexte, le désespoir ne peut que s'enraciner,  un climat plus que propice à l'embrigadement dans les rangs de Daesh.

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