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File d'attente à Caracas devant un magasin vendant des produits d'hygiène

Venezuela : le peuple ou les marchés

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C’est le dilemme grandissant du pouvoir vénézuélien. A quoi utiliser les revenus de plus en plus faibles du pays? Rembourser la dette et les créanciers, ou importer les biens de consommations qui manquent cruellement à la population? Pour le moment le président Maduro choisi.... les marchés.

File d'attente à Caracas devant un magasin vendant des produits d'hygiène
File d'attente à Caracas devant un magasin vendant des produits d'hygiène Crédits : Carlos Garcia Rawlins

Le Venezuela connait une récession sévère. Son PIB a baissé de 16% en deux ans. La baisse du pétrole n'a pas aidé, mais ce n'est pas la seule cause des difficultés économiques du pays. L'économie du pays est en train de s'effondrer. Pourquoi ces pénuries de biens alimentaires, de médicaments? Pourquoi ces queues devant les magasins? Et surtout jusqu'à quand? 

Vous vous souvenez du stress au printemps dernier à chaque fois que la Grèce devait rembourser une échéance de dette et qu’on se demandait y arrivera-t-elle ou pas? Y aura-t-il défaut ou pas? Et bien le Venezuela vit à peu près la même chose, et la probabilité qu'il fasse défaut dépasse les 50%, c'est même l'objet, vous l'imaginez bien de spéculation.

La malédiction de l'or noir (surtout quand il baisse...)

Pour comprendre, il faut réaliser que le Venezuela n’a qu’une seule ressource: son pétrole. C’est comme un pays du golfe, au nord de l’Amérique latine. Le pétrole, c’est 95% de ses exportations, la moitié des revenus de l’Etat. Voir ici la note "le commerce extérieur du Venezuela en 2014-2015.

C’est surtout l’un des seuls bien qui lui permet de récupérer des dollars. Des dollars précieux, car c’est en dollars que le Venezuela rembourse sa dette à ses créanciers internationaux. Or, avec la chute des cours du pétrole, les rentrées sont plus faibles, et il y a moins de dollars dans les caisses de la banque centrale. A tel point qu’il est en train de vendre ses réserves en or pour en récupérer.

L’Etat n’est pas le seul à avoir besoin de dollars, les importateurs privés aussi. Ils en ont besoin pour faire venir les biens de consommation, d’hygiène, de soins que le Venezuela ne produit pas, car comme beaucoup de pays trop riches en or noir, le Venezuela ne produit quasiment rien d'autres. Or au Venezuela, ils ne peuvent pas avoir accès aux dollars comme ça, en appelant leur banque, ils doivent passer par un organe central étatique qui accorde les précieux dollars ou pas. C’est ça le contrôle des changes, il a été mis en place au Vénézuela depuis 2003, 13 ans…

“La production globale des entreprises du secteur public a baissé, en moyenne, de 14% en 2015, ce taux atteignant 45% pour les entreprises du secteur alimentaire. Ce résultat est, pour une large part, attribuable à de trop faibles allocations de devises qui n’ont pas permis l’acquisition de matières premières de base auprès de fournisseurs étrangers”. Direction générale du Trésor français.

Quand le pétrole était à 100 dollars, les devises rentraient. Maintenant qu'il est à 30 dollars le baril, les ressources se font maigres. En 2016, selon S&P, le pays a un besoin de financement en devise qui est égale à 150% de ses ressources. A quoi faut-il les utiliser? Rembourser sa dette ou importer des biens nécessaires à la population?  Les pénuries grandissantes, les queues dans les magasins sont la preuve que le peuple n’est pas le choix du pouvoir venezuelien concentré entre les mains du  président Maduro héritier de Chavez qui a gagné la présidentielle en 2013 quelques mois après la mort d’Hugo Chavez. Théoriquement, il y a une cohabitation, car l’opposition a gagné les élections législatives en décembre, mais depuis, le président Maduro prive le parlement de ses pouvoirs. Pour cela, il a décrété l’état d’urgence économique ce qui lui permet de gouverner par décret. Le dilemme que j'évoque, c'est donc bien lu qui le tranche... en faveur des marchés financiers.

Anti-impérialiste et pro-marchés financiers

Nicolas Maduro a beau critiquer chaque jour ou presque l’impérialisme américain, le pouvoir des multinationales, et les complots pour faire échouer la révolution bolivarienne (de gauche) en Amérique du Sud, chaque mois, il  paye rubis sur ongle ses traites vis à vis de ses créditeurs internationaux, la Chine, et des grandes banques… américaines  notamment. Comment est-ce possible?

Pourquoi un gouvernement de gauche ne choisit pas son peuple? Et bien parce qu’il l'a choisi par le passé et se trouve aujourd'hui coincé. C'est l'ironie de la situation. Quand il a été élu au début des années 2000, Hugo Chavez a utilisé les ressources pétrolières pour subventionner les prix des denrées de base, monter des grands programmes sociaux (notamment dans le logement) et cela s'est fait au dépend de l’investissement. Le pétrole ne fait pas tout, il faut le sortir pour pouvoir le vendre. Aujourdhui, le Venezuela a cruellement besoin d’emprunter sur les marchés pour rénover ses infrastructures pétrolières. Si le Venezuela fait défaut sur sa dette, il ne pourra plus emprunter pour moderniser son appareil de production, produira moins, (il produit déjà de moins en moins), et aura encore moins de rentrées de devises. Une situation inextricable... qui ne peut perdurer, comme le note Standard and Poors dans une note au printemps 2016.

We believe the government has a strong commitment to service its market debt despite the severe weakening of its abilitytodosoinrecentyears.Loss of access to external capital markets would undermine PDVSA's ability to maintain, let alone expand, production and monetize the country's primary source of foreign exchange. S&P March 2016.

Les agents économiques privés pourraient rapatrier les dollars qu’ils ont gardé au chaud à l’étranger. Ils pourraient les utiliser pour importer des biens, mais le cours actuel est si bas, et la santé économique du pays si inquiétante qu’ils ne s’y risquent pas. Un calcul rationnel, économique, mais aussi politique, car ainsi ils poussent le président Maduro dans ses retranchements. Combien de temps encore va-t-il privilégier sa dette sur sa population?

Parler de guerre économique n’est pas abusif, me disait l’un de mes interlocuteurs. Quand vous rajoutez une guerre civile économique à une situation inextricable, vous comprenez que personne ne peut prévoir comment la situation va évoluer. Pour le moment il y a des pénuries, mais bientôt c’est le fonctionnement de l’Etat qui sera remis en cause : le paiement des retraites, des fonctionnaires…

Le doute grandit. La note du pays n’est plus qu’à un cran du défaut, elle est CCC, et selon Standard And Poors il y a une chance sur 2 qu’en 2016, elle baisse encore. En d’autres mots cela veut dire défaut. Comme en Argentine.

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