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Albert Camus : mémoire en mille morceaux

3 min

Pauvre Albert Camus, qui n’appartenait à personne, et que tout le monde s’est approprié, à l’occasion du centenaire de sa naissance, hier 7 novembre, sans qu’un hommage collectif ne puisse lui être consacré. Son extraordinaire présence (il est partout cinquante après sa mort) et cette extraordinaire absence sont à coup sûr le symptôme politique d’un problème national…

Tout le monde le revendique, il serait quasiment sarkozyste à écouter Henri Guaino, il serait d’abord « un Pied-noir », à constater la polémique suscitée à Aix en Provence par la préparation de l’exposition sur son œuvre et sa vie, il serait en fait « un Algérien », il serait de gauche mais pas trop, il serait de droite mais pas vraiment, fils de misère et grand bourgeois, etc. etc.

Il illustre un peu une chanson peu connue du bon vieux Georges Brassens qui disait : « Il est toujours joli le temps passé, une fois qu’ils ont cassé leur pipe on pardonne à tous ceux qui nous ont offensé, les morts sont tous de braves types… ».

Mais à Camus on pardonne sans pardonner, parce qu’il est encore vivant… Dans la chanson on tourne la page, tandis que dans la France d’aujourd’hui on la réécrit encore.

La mémoire d’Albert Camus porte en elle deux affrontements. Deux coupures du monde. L’Est face à l’Ouest, l’Algérie face à la France. La guerre froide et la décolonisation. Les justes contre les injustes.

Sur la guerre froide et le refus de regarder l’Union soviétique comme un paradis terrestre, Camus, accusé à son époque de ne pas savoir choisir, ou pire encore de pactiser avec le diable, a gagné par KO, quand le mur s’est effondré.

Sur la guerre d’Algérie, qui se situe pourtant dans cette période, et oppose les mêmes acteurs, la guerre n’est par contre pas encore finie, et chaque film, chaque évocation, est l’occasion de rallumer les vieilles rancunes. Impossible de dire tout haut, sans passer pour un colonialiste en France, et un traître en Algérie, que les deux nations restent fédérées dans les faits, et dans les peuples, ce qui est pourtant le message de Camus.

Impossible de ne pas affirmer une vérité tranchante, alors que son message est celui des vérités déchirantes, lui qui disait qu’un homme « est toujours la proie de ses vérités ».

L’homme français des années 2013 a moins que jamais lâché « sa proie », il est toujours manichéen, quasiment sur chaque sujet, tandis l’illustre Albert Camus, célébré de toute part, mais pas dans un seul lieu, en était tout le contraire.

Ni Panthéon, ni hommage national, mais la déclaration d’amour de toutes les tribus gauloises pour ce Français même pas né en Gaule, c’est sans doute l’expression de la France éternelle, divisée, morcelée, métissée, mais dont tous les fragments rêvent d’Union nationale, en se battant pour le morceau…

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