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Alain Juppé, le 4 juillet 2016.

Alain Juppé, le malheur du bon élève

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Normale sup, Sciences po, l’ENA, agrégation de lettres : cachez ce CV que je ne saurais voir

Alain Juppé, le 4 juillet 2016.
Alain Juppé, le 4 juillet 2016. Crédits : Daniel Leal-Olivas - AFP

Si l’on parle des élites politiques, alors parmi les principaux candidats le cas Alain Juppé est sans doute le plus intéressant. Déroulons son CV : le prestigieux lycée Louis-le-Grand à Paris, Normale sup, Sciences po, l’ENA, et, pour se détendre au passage, une agrégation de lettres. Évidemment, le parcours est moins caricatural qu’il n’y paraît. Alain Juppé grandit dans les Landes, son père est métayer, fils de cheminot. Il va au lycée public de Mont-de-Marsan. Il y collectionne les éloges et les prix d’excellence, et y prend parfois trop à cœur son rôle de bon élève, « du genre à vouloir se suicider s’il n’est pas le premier », moquera gentiment son ami Dominique Perben, selon les propos recueillis dans un livre qui sort ses jours-ci, "Alain Juppé, l'Homme qui revient de loin" (Bruno Dive, aux éditions de l'Archipel).

Chez Juppé, cette crainte de ne pas être à la hauteur, curieusement mâtinée d’un sentiment de supériorité, va engendrer cette angoisse arrogante - à moins que ce ne soit une arrogance angoissée - que les Français détesteront à l’automne 1995. L'homme affirme s'être arrondi, mais il a parfois des rechutes ; en témoigne cette remarque courroucée avant-hier sur le plateau du 20 h de France 2, quand il s'aperçoit que la photo de Nicolas Sarkozy est affichée sur l'écran derrière lui :

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FRANCE 2 20H - Alain Juppé - Merci de mettre ma photo - Billet politique

"En France, l’opinion publique n’aime pas les premiers de la classe", soupire Juppé. Son équipe tente d'atténuer son image rigide, diffuse des photos de lui où il sourit. Lui-même tente de casser son profil de grand chambellan austère ; dans le livre numérique qu’il vient de sortir, Alain Juppé raconte son goût pour le "hareng-pomme à l’huile du bistrot de la rue Lepic", dans le très populaire 18eme arrondissement dont il fut l’élu. Le passage sonne un peu faux, comme jadis Laurent Fabius qui racontait sa passion pour les carottes râpées.

Le livre de Bruno Dive raconte par ailleurs une certaine déconnexion, comme lorsque Juppé alloue un appartement de la ville de Paris à son fils, dont il diminue le loyer de 1000 francs... et ne comprend pas pourquoi un tel scandale pour mille francs. Autre scène racontée par Bruno Dive (qui suit la politique à Paris pour le quotidien Sud Ouest) : avant un dîner d’État, Juppé emmène sa femme chez un grand couturier. Celle-ci sort catastrophée du magasin avec la note, qui représente selon elle, je cite, de quoi "nourrir un village éthiopien".

Ce livre raconte aussi l’évolution idéologique d’Alain Juppé…

Oui le mirage du temps présent, de la campagne pour la primaire, nous ferait presque croire qu’Alain Juppé est un dangereux gauchiste. Qu’il serait le Besancenot d’une droite qui dérive vers son extrême.

Le livre de Bruno Dive a le mérite de rappeler qu’Alain Juppé fut l’un des rédacteurs du programme de la droite en 1986 ; ce programme comprenait des coupes drastiques dans les dépenses, la suppression des seuils sociaux et de l’impôt sur la fortune. Pas franchement le kolkhoze. Certes, sur l’impôt sur la fortune, Juppé fera quelques années plus tard son mea culpa. Il raconte que le patronat de l’époque lui avait promis "400 000 emplois" si cette mesure était adoptée. Le patron des patrons s'appelait Yvon Gattaz... Il n’y avait pas le pin’s à l’époque… Pour le reste, "toute ressemblance", etc.

Sur les questions de société, également, le Juppé d’hier est loin de la vision de l’identité heureuse, apaisante, qu'il prône aujourd'hui : « on va vers un conflit majeur avec l’islam » explique-t-il au début des années 2000, il alerte sur la « montée du militantisme politco religieux", il évoque les créneaux réservés dans les piscines, et demain pourquoi pas dans les transports en commun", dit-il. Il milite enfin, lui l’ancien enfant de chœur des Landes, pour que les Racines chrétiennes de l’Europe figurent dans le traité constitutionnel.

Il y aurait mille autres choses à vous dire de cette biographie, assez dense d’une vie bien remplie, ce qui ne facilite d’ailleurs pas la tâche du chroniqueur, car il est théoriquement plus rapide de lire la biographie d’un quinqua plutôt que celle d’un septuagénaire. En fait, le cas Juppé est un cas d’école. Ses électeurs le plébiscitent régulièrement pour ses accomplissements à Bordeaux. En même temps, par bien des aspects, il incarne ce qu’on appelle un peu rapidement le système : il aura cumulé les mandats dans l’espace et dans le temps, il aura fait les études les plus sélectives.

Quand on regarde d'ailleurs les candidats à la primaire de la droite, il est frappant de constater que tous ont fait soit l'ENA, soit Polytechnique, sauf Nicolas Sarkozy et François Fillon. Et ce qui est encore plus frappant, c'est que tous escamotent ce CV, comme si ces diplômes, jadis indispensables, étaient devenus honteux.

Chroniques

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L'invité des Matins (2ème partie) : Mardi 13 septembre 2016
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