LE DIRECT
Manuel Valls en meeting à Liévin le 8 janvier 2017, en présence des ministres Patrick Kanner et Pascale Boistard (à gauche).

Faut-il une loi de séparation entre l'Etat et la primaire ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Les ministres avaient fait vœu de discrétion. Plusieurs d'entre eux battent pourtant les estrades de la primaire.

Manuel Valls en meeting à Liévin le 8 janvier 2017, en présence des ministres Patrick Kanner et Pascale Boistard (à gauche).
Manuel Valls en meeting à Liévin le 8 janvier 2017, en présence des ministres Patrick Kanner et Pascale Boistard (à gauche). Crédits : Chris Nail - AFP

La mine austère, le regard concentré, Bernard Cazeneuve l'avait juré : il ne fallait pas compter sur lui pour la basse politique ! Pensez donc, les responsabilités sont trop lourdes, les affaires trop graves, pour que son gouvernement se perde en tractations autour de la primaire socialiste. Le premier ministre avait même demandé à ses troupes d'être pleinement à leur tâche, et de ne pas se laisser distraire par le scrutin de la Belle alliance populaire.

Il n'aura pas fallu longtemps avant que cette promesse vole en éclats. En déplacement à Jarnac, impregné par la mémoire de François Mitterrand - et peut-être par son art de la pique -, le premier ministre a étrillé Emmanuel Macron (sans le nommer), accusé d'« opportunisme cynique ou [d'une] confondante immaturité ». Bernard Cazeneuve s'est ensuite affiché au côté du candidat Manuel Valls hier, louant sa "ténacité".

Les membres du gouvernement n'avaient d'ailleurs pas attendu pour s'abstraire des consignes de neutralité, ou au moins de discrétion : selon notre décompte, près de la moitié des ministres ont ouvertement déclaré leur soutien à Manuel Valls, 18 sur 38, dont Michel Sapin, Najat Vallaud-Belkacem ou Audrey Azoulay.

Ils sont même une petite dizaine à se rendre aux réunions publiques du candidat Valls, comme Patrick Kanner, Jean-Marie Le Guen ou Laurence Rossignol ; lundi prochain, en meeting à Rennes, seront présents le ministre de la Justice, Jean-Jacques Urvoas, et le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Deux ministres éminents, entourés de leurs gardes du corps ministériels, qui viendront battre l'estrade avec un candidat à la primaire... Comment être plus en contradiction avec les règles édictées par Bernard Cazeneuve ?

Alors certains ont bien choisi de rester muets, provisoirement, comme Stéphane Le Foll ou Jean-Marc Ayrault. De l'autre côté, Ségolène Royal s'implique à sa manière, elle qui veille avec application à encenser régulièrement Emmanuel Macron et à rabaisser Manuel Valls.

Situation ubuesque, où un gouvernement censé être neutre, à sa tâche, n'arrive pas à détourner les yeux des projecteurs de la primaire, comme le lapin pris dans les phares. On en viendrait presque à militer pour une loi de séparation entre l'Etat et la primaire. La schizophrénie est résumée par ce titre du Figaro hier : « Bruno Le Roux confirme son soutien à Valls, (...) même s'il ne souhaite pas intervenir dans le débat ».

Comment expliquer cette contradiction ?

Un jour François Bayrou avait décrit son rôle de chef de parti centriste : selon lui ça revenait à pousser une brouette remplie de grenouilles. La mission de Bernard Cazeneuve n'est pas si éloignée : avec un agenda législatif quasiment vide, des conseils des ministres sans substance, et des tournées de vœux officiels sans suspens, le centre de gravité politique a déserté l'hôtel de Matignon, comme l’Élysée.

« Gouverner c'est mécontenter » disait Anatole France : le drame du gouvernement est précisément qu'il ne mécontente plus personne, si ce n'est le nouveau ministre de l'Intérieur, Bruno Le Roux, qui se débat avec des polémiques sur le nombre de voitures brûlées.

L'atmosphère a changé : lors de déjeuners avec les journalistes, les ministres vallsistes s'affranchissent des consignes de prudence, et n'hésitent pas à cogner sur Arnaud Montebourg et Vincent Peillon. Toujours hors micro bien entendu. Cet affolement tient aussi à la situation inédite. En théorie, le président sortant devait se représenter, et le gouvernement le suivre comme un seul homme ; la légitimité du candidat procédait de sa fonction présidentielle, il n'y avait pas de débat.

Tout est plus complexe, avec un premier ministre sortant qui se dit le "candidat de la révolte". Un Manuel Valls dont chaque ligne des promesses semblent passer au stabilo ce qui ne figure pas au bilan du gouvernement.

Les ministres pensent également à l'après-présidentielle. La candidature de Manuel Valls est aussi un moyen pour lui de prendre le contrôle du parti, après l'élection. Et les ministres le savent : dans un contexte de probable non-victoire du parti socialiste, pour ne pas dire déroute, les places seront chères après 2017. Alors il s'agit de miser le bon cheval.

Attitude peu prudente ; car si Manuel Valls perd la primaire, la moitié du gouvernement sera déconsidérée. Cet exécutif deviendra un appendice fantoche jusqu'à mai 2017. Avec des ministres qui avaient pour consigne de servir l'intérêt général, mais qui paraîtront n'avoir servi en général que leur intérêt.

Chroniques

8H19
25 min

L'Invité des Matins (2ème partie)

BNF : elle est livre dans sa tête (2ème partie)
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......