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"Joies d'aïeule et joies d'enfants". Gravure in "Le Petit Parisien" le 6 janvier 1901.

La grand-mère-patrie

4 min
À retrouver dans l'émission

Pourquoi la figure de la grand-mère est devenu un élément de langage omniprésent.

"Joies d'aïeule et joies d'enfants". Gravure in "Le Petit Parisien" le 6 janvier 1901.
"Joies d'aïeule et joies d'enfants". Gravure in "Le Petit Parisien" le 6 janvier 1901. Crédits : Leemage - AFP

On a longtemps disserté sur le pouvoir occulte des énarques, on faisait fausse route. Ce sont les grands-mères qui tirent les ficelles dans l'ombre... En tout cas à en croire les déclarations politiques qui se succèdent.

« Comme disait ma grand-mère » est devenu l'un des éléments de langage les plus prisés. Encore récemment, le porte-parole du gouvernement en a fait usage : "Comme disait ma grand-mère, c'était mieux avant", a tweeté Christophe Castaner pour réagir, pour moquer le retour médiatique de François Hollande.

D'où vient cette mode de l'argument grand-maternel ? C'est bien sûr Martine Aubry qui avait lancé la mode, avec cette sentence inoubliable :

"Comme disait ma grand-mère, quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup !"

Une sentence dont l'inspiration doit moins à une quelconque aïeule qu'à Guillaume Bachelay, membre très influent de l'équipe Aubry.

La grand-mère, sans qu'on n'y prête attention, est ainsi devenue un must du story-telling politique. Dans son livre "Révolution", Emmanuel Macron ne cesse d'ailleurs de célébrer "Manette", qui lui aurait inculqué le goût des livres et de la République.

Mamie contre la technocratie

Avec une grand-mère, on peut faire acheter n'importe quoi à n'importe qui. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si des marques de café, de yaourts et de pâtes affichent la physionomie d'une gracieuse mère-grand. En ces temps troublés, elle représente la continuité, les racines, la nostalgie réconfortante d'un passé qui allait forcément mieux. Sans doute la raison pour laquelle on n'entend jamais les responsables politiques commencer leur phrase par "comme disait ma cousine", ou "comme dirait mon beau-frère".

Plus sérieusement, dans une époque où l'on jure avoir jeté l'idéologie aux orties, où l'on brandit la "pédagogie" et le "pragmatisme" comme seul cap, faire appel à sa grand-mère, c'est mettre en avant "le bon sens près de chez vous". En quelque sorte la version 2017 de la ménagère utilisée jadis par le général de Gaulle :

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Le recours rhétorique à la grand-mère permet aussi d'atténuer la dureté des discours, devenu très technocratiques : Certes, les décisions doivent se conformer aux règles budgétaires bruxelloises, aux directives européennes, ne pas contrevenir au principe de précaution, ne pas démentir les engagements Cop 21... mais l'apparition de la grand-mère apporte une simili-touche de proximité.

La personne qui nous parle est donc un être humain, et s'il a pris cette décision en pensant à sa grand-mère, alors elle ne peut être totalement mauvaise.

Certes, il ne faut pas pousser le stratagème trop loin, afin de rester crédible. Par exemple, si vous êtes ministre, évitez une phrase du type : « comme disait ma grand-mère, il convient désormais de diminuer le taux marginal d'imposition tout en modifiant l'assiette des contributions éco-climat pour en affecter le produit à la compensation des sommes allouées mais non encore budgétées. » (Ou alors il faut vraiment nous présenter votre grand-mère).

Le recours à la douceur de la mamie permet aussi de dire des choses assez violentes, tout en faisant mine de se lover dans la bienveillance du cocon familial, à l'image d'Arnaud Montebourg face à Marine Le Pen :

Même expression et même méthode chez le socialiste marseillais Patrick Mennucci qui s'indigne de la corruption d'une partie de la classe politique :

"On ne m'empêchera pas de dire ce que je pense. Comme disait ma grand-mère, quand on nettoie un escalier, on commence par le haut !" Traduire : il faut mettre hors d'état de nuire les cadres corrompus.

Dernier usage de la grand-mère, breveté cette fois par Jacques Chirac en 1986. Voici comment ne pas répondre à une question gênante de journaliste :

- Christine Ockrent : "Combien de portefeuilles ministériels avez-vous dû promettre dans votre entourage ?"

- Jacques Chirac : "Personne ne m'a posé la question. Car ceux qui me connaissent savent que j'aurais répondu - très affectueusement - ce que me répondait ma grand-mère quand j'étais petit : 'à sotte question, point de réponse'".

Voilà comment la figure de la grand-mère est utilisée, sur-utilisée, jusqu'à en faire, sous couvert d'authenticité, un des procédés rhétoriques les plus éculés. Pour un peu, on en viendrait presque à regretter que l'usage abusif de la grand-mère n'ait pas été interdit par la loi sur les emplois familiaux en politique.

Frédéric Says

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