LE DIRECT
"La presse de gauche ne soutient pas la gauche" regrette François Hollande.

La presse de gauche doit-elle soutenir la gauche au pouvoir ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Soutenir le gouvernement au risque de s'affadir, le critiquer au risque de se trahir : le dilemme des médias étiquetés à gauche.

"La presse de gauche ne soutient pas la gauche" regrette François Hollande.
"La presse de gauche ne soutient pas la gauche" regrette François Hollande. Crédits : Philippe Desmazes - AFP

La question m’est venue à la lecture de deux livres, forts différents. Celui d'Aude Lancelin, ancienne directrice-adjointe de l’Obs, et le fameux « Un président ne devrait pas dire ça », livre de confidences de François Hollande avec deux journalistes du Monde.

Dans ce dernier ouvrage, les passages les plus polémiques ont été abondamment relevés, disséqués, commentés. Mais il reste quelques scènes instructives qui, faute de susciter le buzz, ont été injustement oubliées. Ainsi François Hollande se plaint-il, devant les deux journalistes, que la presse de gauche ne l’ait pas davantage soutenu. Le chef de l’Etat a cette phrase, p.171 : « la presse de droite soutient la droite, mais la presse de gauche ne soutient pas la gauche » .

Dans le livre d’Aude Lancelin, intitulé le Monde libre, l’auteur, licenciée par l’Obs, raconte son histoire comme un symptôme : celui de l’alignement du titre sur les valeurs du marché, excluant les voix dissonantes. Un journal qui serait imprégné, si l’on comprend bien l’auteur, d’une forme de sociale-démocratie totalitaire. Pardon pour l’oxymore.

Ces deux opinions, celles de François Hollande et celle d’Aude Lancelin, semblent contradictoires…

En réalité - ne le dites surtout pas aux intéressés - il y a un point commun. François Hollande (qui limite son analyse à la presse écrite) prend pour exemple le journal Le Monde. Il estime que les « pages consacrées à l’économie » sont « contrôlées par des ultralibéraux ». Et que les pages politiques, selon le président sont « tenues par des petits marquis mondainement gauchisants ». C'est une citation publiée cet été par le Canard enchaîné. En somme, ces journaux seraient trop à droite économiquement, et trop à gauche moralement, sociétalement. Comme une double tenaille contre le gouvernement.

Dans son livre, Aude Lancelin dénonce elle aussi les "ultra-libéraux" qui peuplent les services "économie" des journaux de gauche, en particulier de l’Obs. Elle défend la mise en avant de penseurs que le président pourrait qualifier de « gauchisants », comme Alain Badiou ou Jean Baudrillard.

Cela dit, on peut se demander si François Hollande et Aude Lancelin ne surestiment pas le vrai pouvoir de cette presse, dont les ventes s’érodent, dont les maquettes vieillissent. Cette presse, semblable à un coq, disait Mauriac, qui croit "que sans son cocorico le soleil ne se lèverait pas".

François Hollande aurait donc été victime de la presse de gauche ?

Il est vrai qu’il n’y a pas eu d’état de grâce. Dès décembre 2012, après six mois de pouvoir seulement, le magazine Marianne dénonçait « la capitulation » de François Hollande, tandis que le Nouvel Obs titrait sur le "désaveu". François Hollande s’en agace, surtout par comparaison avec son prédécesseur. Il constate que Nicolas Sarkozy n’avait pas subi les foudres du Figaro ou de Valeurs actuelles. La presse de gauche, dit-il ne soutient pas la gauche au pouvoir. Pourquoi ? L'explication est pour une part culturelle : à gauche, il y a cet amour du débat, cette réticence face à l'autorité, qui se conjugue mal avec le soutien inconditionnel à un parti ou à un homme.

Bien sûr, il faudrait interroger chacun des termes : qu’est-ce que la "presse de gauche" ? (notamment quand elle est détenue par des actionnaires à la tête de puissants groupes industriels ou bancaires).

Qu’est-ce que la "gauche au pouvoir" ? (notamment quand elle promeut la politique de l’offre pour restaurer les marges des entreprises).

Mais il y a aussi des causes plus conjoncturelles...

La presse de gauche n'a jamais autant existé que face au grand épouvantail de la droite. C’est ainsi que Marianne, Le Nouvel observateur et Libération vendaient beaucoup plus sous Nicolas Sarkozy, source inépuisable de unes enflammées.

C’est aussi pour cela que le Nouvel observateur a connu un sérieux coup de mou au début des années 80, après la victoire de François Mitterrand. Le slogan du journal, « bien placé pour savoir », suggérait maladroitement une proximité peu vendeuse.

Depuis 2012, difficile pour les médias de gauche de mobiliser sur le thème « au secours la droite revient » : l'opposition, dépourvue de vrai patron jusqu'ici, a laissé François Hollande boxer seul sur le ring avec les frondeurs. Quand à Marine Le Pen, jusqu'à il y a peu, elle s’est prudemment mise en retrait de la vie médiatique. La presse de gauche aurait-elle réservé son esprit critique au pouvoir socialiste ?

Avec un Front national donné présent au deuxième tour et une droite que la primaire encourage à se décomplexer presse, la presse dite de gauche, affaiblie, pourrait revenir à des positions moins hostiles envers François Hollande.

Néanmoins, au train où vont les choses, on peut se demander si ce débat sur la presse de gauche n’est pas purement théorique ; suivant la célèbre formule de Charles de Gaulle contre Albert Lebrun : « il voulait être un chef d’État, encore eût-il fallu qu'il fût un chef, et qu'il y eût un État ». Dans quelques années, on pourrait craindre d’avoir à dire : « encore eût-il fallu qu’il subsistât une presse, et qu’il restât une gauche ».

Chroniques

8H19
16 min

L'Invité des Matins (2ème partie)

Elisabeth Badinter : le pouvoir des femmes (2ème partie)
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......