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La transparence va-t-elle trop loin ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Elle est devenue l'une des dernières valeurs politiques à faire largement consensus. Mais à quel moment la transparence devient-elle excessive ?

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- Crédits : Science Photo Library - AFP

Mettre en cause la sacro-sainte transparence, cela revient un peu à militer pour la déforestation de l'Amazonie ou pour le triplement des parachutes dorés : vous ne trouverez pas grand-monde derrière vous. La transparence est peut-être l'une des dernières valeurs qui font largement consensus chez les électeurs. C'est d'ailleurs sans doute pour cela que le seul projet de loi présenté avant les législatives est précisément ce texte sur la moralisation de la vie publique.

Et pourtant, est-il interdit de s'interroger sur la limite de ce concept ?

Il ne s'agit pas ici de minimiser l'affaire Ferrand, dont les révélations successives du Canard enchainé, du Parisien et du Monde, démontrent au moins un mélange des genres... Non, il s'agit plutôt de prendre un peu de recul sur le climat ambiant, qui pousse à laver plus blanc que blanc. Une affaire chasse l'autre, toutes se valent, sans aucune hiérarchie. Et dans une confusion extrême.

Pourtant, l'affaire Thévenoud (une non-déclaration d'impôts), n'est pas l'affaire Cahuzac (un système de comptes cachés à l'étranger). De même, au moment où l'on parle, les soupçons d'emplois de complaisance dans l'affaire Ferrand ne sont pas les soupçons d'emplois fictifs dans l'affaire Fillon, et ainsi de suite.

Même le député René Dosière - qui s'est fait connaître comme le "monsieur propre" de l'utilisation d'argent public - s'inquiète ouvertement de ce climat :

"Je suis très inquiet de la manière dont les choses se passent. La transparence c'est un moyen de mieux faire fonctionner la démocratie quand il s'agit d'argent public. Mais la transparence sur la vie privée, c'est un régime dictatorial, ou moralisateur, enfin c'est l'enfer ! Il faut faire attention avec ça". (Europe 1, le 31 mai).

Depuis la loi de 2013, les élus doivent déclarer leur patrimoine, leurs liens d'intérêts, ceux de leurs proches. Le corps politique est sans doute devenu le corps le plus transparent de France, et c'est heureux.

Mais la confusion entre le droit et la morale brouille les perceptions. L'échec des politiques publiques à apporter des solutions aux problèmes concrets des citoyens (chômage, inégalités...) rend encore plus insupportable tout écart. Fût-il légal, fût-il seulement allégué. Peut-être y a-t-il d'ailleurs chez les électeurs un sentiment inconscient de revanche un peu sadique, à voir ainsi la profession politique s'effeuiller sous ses yeux ?

Il est d'ailleurs paradoxal, si l'on parle de transparence, que les autorités arrivent à connaître l'année d'achat de l'Opel Corsa d'occasion du député local, mais n'aient aucune idée du montant d'impôt que devrait payer en France les grandes firmes du numérique.

Comment expliquer la multiplication de ces affaires, ces derniers temps ?

Le contexte des élections (présidentielles puis législatives) agit comme un révélateur, il encourage les journalistes à écrire et les sources à parler.

Mais cette religion de la transparence a aussi ses tartuffes. C'est ainsi qu'une eurodéputée Front national, mise en cause pour des détournements de fonds présumés au parlement européen, a dénoncé une vingtaine d'autres eurodéputés du PS, de LR, du Modem.

La justice a ouvert une enquête, et c'est bien légitime, mais là encore tout est brouillé. Ce qui est reproché au Front national, c'est d'avoir salarié des permanents de son parti avec de l'argent européen, pour près de 5 millions d'euros en 5 ans. Mais dans ce soupçon généralisé, d'autres députés européens doivent maintenant se justifier parce que l'un ou l'autre de leurs collaborateurs est aussi militant dans un parti. On découvre, ô effroi, que certains de ces assistants sont encartés. On atteint très vite ce moment absurde où il devient suspect d'être engagé en politique... tout en faisant de la politique.

Autre absurdité : les inégalités face à la transparence. Ainsi, les anciens ministres devenus candidats aux législatives sont "transparents" : ils voient leur patrimoine consultable par tous, sur internet, conformément à la loi de 2013. Mais il n'en est rien pour leurs adversaires, dont les éventuels conflits d'intérêts ne seront vérifiés qu'a postériori. On connaissait la distorsion de concurrence, voici la distorsion de transparence.

Cela dit, en matière de transparence, de nombreuses promesses ont été faites par Emmanuel Macron pendant la campagne et c'est normal qu'elles soient respectées...

Certes. Mais ce à quoi l'on assiste ces jours-ci ressemble ironiquement à la revanche de "l'ancien monde", tel que décrit par En Marche. Ces cailloux dans la chaussure du marcheur Macron, qui sont-ils ? Richard Ferrand, élu depuis 19 ans ; Marielle de Sarnez, élue depuis 18 ans.

Cet ancien monde, tant vilipendé par l'annonciateur du nouveau, du renouveau même, Emmanuel Macron, revient ici comme un boomerang. Comme le dit le proverbe russe : "un bâton a toujours deux bouts".

Il est vrai qu'on revient de loin. Les années 80 et 90 ont fait la part belle aux scandales politico-financiers massifs : trésorerie occulte liée à l'affaire Urba au PS, marchés truqués au RPR... sans oublier l'affaire Karachi, ses commissions, ses retro-commissions présumées, revenue dans l'actualité à la faveur de la mise en examen d’Édouard Balladur.

La passion actuelle pour la transparence tient donc du retour de balancier. Mais à quel moment va-t-il trop loin ? L'excès se nourrissant de lui-même, il viendra un moment où l'antonyme du mot « transparence » ne sera pas "opacité", mais "tempérance".

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