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Lors de ses vœux du 31 décembre, Emmanuel Macron a placé la responsabilité d'une sortie de conflit sur le gouvernement.

Edouard Philippe, le fusible d'Emmanuel Macron

3 min
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Le président pousse son Premier ministre à obtenir un "compromis rapide" pour sortir du conflit sur la réforme des retraites. Une pression supplémentaire sur les épaules du chef deugouvernement.

Lors de ses vœux du 31 décembre, Emmanuel Macron a placé la responsabilité d'une sortie de conflit sur le gouvernement.
Lors de ses vœux du 31 décembre, Emmanuel Macron a placé la responsabilité d'une sortie de conflit sur le gouvernement. Crédits : Christian Hartmann - AFP

Est-il un fusible ? Autrement dit, Edouard Philippe est-il destiné à sauter pour protéger Emmanuel Macron ? 

Depuis le début du quinquennat, les deux hommes assurent qu'il n'en est rien ; que ce type de relation entre un président et son premier ministre appartient au passé ; qu'il n'y a entre eux pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette. 

Et pourtant, l'on a de quoi se poser la question. Ecoutez cette petite phrase extraite des vœux d'Emmanuel Macron : 

"J'attends du gouvernement d'Edouard Philippe qu'il trouve la voie d'un compromis rapide, dans le respect des principes que je viens de rappeler". 

Cette phrase, elle change tout. Pourquoi ? 

D'abord parce qu'elle place désormais explicitement la responsabilité sur les épaules d'Edouard Philippe. Jusqu'ici, les blocages, les tensions étaient présentés comme relevant uniquement des syndicats ; des "syndicats irresponsables, politisés", nous disaient même les ténors de la majorité. 

Désormais, avec ces mots d'Emmanuel Macron, la sortie de crise est donc une responsabilité partagée. 

Mais arrêtons-nous un instant plus en détail sur les termes employés par le président. Le mot "compromis" d'abord. Il annonce clairement que la version actuelle de la réforme ne peut pas rester en l’état. Que le premier ministre, qui a présenté lui-même les arbitrages devant les caméras, doit bouger, doit évoluer, et doit donc, en un sens, se renier. 

Mais ce n'est pas le seul terme important.  Compromis « rapide », insiste Emmanuel Macron. En sous-texte, il exclut désormais le pourrissement. Il rejette la stratégie qui consisterait à réunir pendant des semaines les organisations syndicales sans rien bouger, juste pour la photo et pour le plaisir d'annoncer que des concertations sont à l'oeuvre. 

Rapide, aussi, bien sûr, parce que les municipales arrivent, au mois de mars. Et on imagine mal La République en marche triompher si le pays est encore à l'arrêt. Voilà pourquoi c'est donc une pression substantielle qu'a mis Emmanuel Macron sur Edouard Philippe. 

Pourtant, c'est bien Emmanuel Macron qui avait promis ce système de retraites à points... A quoi joue le président de la République ? 

Quelle que soit la suite des événements, il se protège. 

- Si un accord est finalement trouvé, si le conflit se résorbe, il apparaîtra comme celui qui a mis de l'huile dans les rouages au lieu d'en mettre sur le feu de la contestation. Il se présentera comme le président humain, sous-entendu, bien plus que son premier ministre jusque-là « droit dans ses bottes ».  

- Si les concertations échouent, que le mouvement perdure, voire s'aggrave, alors Emmanuel Macron pourra dégainer un remaniement et remplacer Edouard Philippe. Le remplacer au motif qu'il n'est pas parvenu à trouver ce fameux "compromis rapide". 

Ce serait une manière pour le chef de l’État de dévier l'impopularité de la réforme sur son Premier ministre, et de reprendre de l'oxygène.  C'est ce qu'on appelle un fusible.

"Remaniement" express

La méthode n'est pas nouvelle. François Hollande l'avait pratiquée avec Jean-Marc Ayrault, Jacques Chirac avait fait de même avec Jean-Pierre Raffarin. 

Mais on peut même remonter plus loin :  au XVème siècle, en Italie, et c'est Machiavel qui raconte cet épisode. 

Nous sommes dans la région de la Romagne, que César Borgia vient de conquérir. Mais le désordre règne, alors Borgia nomme un certain Ramiro d'Orco pour mater les éléments indisciplinés.  

Ramiro d'Orco était connu pour être brutal et expéditif. Il accomplit son œuvre, il rétablit l'ordre, non sans attiser la colère de la population. 

Or, que fait immédiatement César Borgia ? Il tue celui qu'il a nommé et fait exposer son cadavre en public, pour regagner les faveurs des habitants de la Romagne. 

Je vous lis les mots de Machiavel : 

« Sachant que la rigueur d’abord exercée avait excité quelque haine, et désirant éteindre ce sentiment dans les cœurs, pour qu’ils lui fussent entièrement dévoués, le duc [César Borgia] voulut faire voir que si quelques cruautés avaient été commises... elles étaient venues, non de lui, mais de la méchanceté de son ministre. » (extrait du chapitre 7 du Prince). 

A l'époque, on exposait la carcasse sanglante, aujourd'hui on appelle cela un "changement de gouvernement".

Frédéric Says

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