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Les députés de la France insoumise brandissent des pancartes "bon débarras" au moment où Manuel Valls prend la parole pour la dernière fois à l'Assemblée nationale.

Le retour de l'anomie

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A l'Assemblée nationale ces derniers jours, le climat est (re)devenu venimeux. Après un début de mandat marqué par l'accalmie. Que signifie cette tension ?

Les députés de la France insoumise brandissent des pancartes "bon débarras" au moment où Manuel Valls prend la parole pour la dernière fois à l'Assemblée nationale.
Les députés de la France insoumise brandissent des pancartes "bon débarras" au moment où Manuel Valls prend la parole pour la dernière fois à l'Assemblée nationale. Crédits : Christophe Archambault - AFP

Qui a dit que le raz-de-marée macroniste de 2017 se transformerait en long fleuve tranquille ? En tout cas, pas à l'Assemblée nationale. Il faut avoir assisté, ces derniers jours, aux séances de questions au gouvernement pour mesurer la tension, parfois l'hystérie, qui se dégagent désormais du noble hémicycle. 

Cette semaine, deux événements ont bien sûr fait monter la température : les adieux de Manuel Valls, qui ont provoqué les applaudissements nourris et les railleries venimeuses. « Bon débarras » ont même placardé les députés de la France insoumise sur des pancartes. Puis le cafouillage autour du départ de Gérard Collomb a encore ajouté à l'absurdité de la situation. Mais au-delà de ces coups de chaud conjoncturels, c'est un climat délétère qui s'est insinué au Palais Bourbon, en cet an II du quinquennat. 

Jusqu'à présent, certes, on ne retenait pas les piques. Mais désormais on ne retient plus les coups. Là où l'on cueillait l'adversaire avec un sourire, désormais on le fauche sans prévenir. En témoigne ce coup bas, signé François de Rugy. Le ministre de l'Ecologie est interpellé par Delphine Batho, ex-députée socialiste, et surtout très éphémère ministre de François Hollande :

"Comme il se trouve que vous avez occupé la même responsabilité ministérielle que la mienne, vous savez d'expérience - même si l'expérience n'a pas été peut-être aussi longue que vous l'auriez souhaité... (huées)"

Un uppercut sur le ring de l'Assemblée, un KO sans sommation. Même la député En Marche Barbara Pompili, proche de François de Rugy a mis sa main devant son visage, choquée. « Ça c'est nul François », pouvait-on lire sur ses lèvres. 

Quelques instants plus tard, c'est la voix de la ministre Marlène Schiappa qui était couverte par les quolibets de l'opposition... jusqu'à ce qu'elle s'en agace :

"Oh, mais écoutez les réponses, c'est des sujets importants, taisez-vous et écoutez pour une fois !"

Au milieu de cette ambiance de saloon, le nouveau shériff, Richard Ferrand a bien du mal à faire respecter le règlement, même s'il dégaine facilement cette formule : 

"Mes chers collègues, seul le ministre a la parole". 

Comme un mantra théorique, manifestement contredit par les faits. L'Assemblée est sous le règne de l'anomie, ce terme utilisé par Durkheim pour signifier l'absence de règles. (A ce stade, vous comprenez mieux l'épouvantable jeu de mots du titre de ce billet).

Voilà comment, ces jours-ci, la teneur des débats parlementaires ferait passer les talk-shows polémiques de la TNT pour des modèles de nuance. Des "clashs" si nombreux, qu'on se demande si la chaîne C8 ne va pas finir par en acquérir les droits de retransmission. 

Bien sûr, tout cela n'est pas nouveau. Les réparties cinglantes, les mises en cause véhémentes, les insinuations violentes ont toujours accompagné la délibération parlementaire. Il suffit de lire quelques comptes-rendus des saillies de Clemenceau sous la IIIème pour le constater. A l'époque, on s'envoyait des insultes comme « glands de potence » ou « moule à claques »... Au moment de l'affaire Dreyfus, il y eut même des coups échangés entre le comte de Bernis et les amis de Jean Jaurès. 

En réalité, le climat vénéneux de la chambre basse est affreusement banal. L'exception, c'était l'année 1 d'Emmanuel Macron. Souvenez-vous de cette ambiance de début de règne. L'hégémonique majorité avait pris le pouvoir, l'ascendant et l'agenda. 

En face, des oppositions essoufflées par le rythme, qui tentaient de respirer, qui buvaient la tasse à chaque vague de textes déposés par le groupe macroniste. L'Assemblée fut transformée en conseil d'administration géant - à peine perturbé ici et là par quelques contestataires. 

Depuis, le conseil d'administration s'est mué une arène. Car l'attentisme bienveillant des Français est devenu un scepticisme impatient. La fin du bénéfice du doute, dans l'opinion, a revigoré les oppositions. Un symbole de ce changement de climat : juste après la présidentielle, le groupe socialiste s'était renommé « Nouvelle gauche », pour faire plus « nouveau monde ». Ils ont en cette rentrée choisi de revenir à l’appellation de « socialistes ». Et ils participent, chaque jour, avec la droite, avec les insoumis, avec les communistes, avec les non-inscrits, à cet effort, non concerté mais collectif, pour creuser les fissures du « Et en même temps ». Les coups pleuvent de toutes parts pour arrêter En Marche. Car tel est l'avantage ambigu de la position politique du macronisme : il est autant central qu'il est pris en étau.

Frédéric Says

Chroniques

8H19
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