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Une manifestation de "gilets jaunes", le 1er décembre 2018, place de la République à Paris.

Toucher à l'ISF, le piège politique

4 min
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Il est encensé par ses partisans comme une mesure de justice fiscale ; dénigré par ses adversaires comme une taxation contreproductive. Sous la Vème république, l'Impôt sur la fortune (ISF) porte malheur à quiconque tente de le réformer.

Une manifestation de "gilets jaunes", le 1er décembre 2018, place de la République à Paris.
Une manifestation de "gilets jaunes", le 1er décembre 2018, place de la République à Paris. Crédits : Zakaria Abdelkafi - AFP

Et une soufflante pour les ministres, une ! A en croire le journal Les Echos, le chef de l’État s'est agacé des propos des uns et des autres sur un possible retour de l'impôt de solidarité sur la fortune. Il n'est pas question que l'ISF soit rétabli, a martelé Emmanuel Macron.

Car souvenez-vous, à son arrivée à l’Élysée, le président avait en partie supprimé l'impôt sur la fortune, en le recentrant sur le patrimoine immobilier. Ce qui lui vaut aujourd'hui les reproches récurrents sur le thème du "président des riches". Mais d'où vient l'ISF et pourquoi cet impôt est-il aussi sensible ? Il faut remonter à sa création en 1981. C'est une proposition de François Mitterrand : 

"J'ai proposé un impôt sur les grandes fortunes, à partir de 3 millions de francs, et avec naturellement une progression à mesure que le nombre de milliards s'allongent." (Émission "Cartes sur table" sur Antenne 2, mars 1981).  

Le programme socialiste s'appelle alors "Changer la vie". "Pour que certains gagnent plus, d'autres doivent gagner moins", explique le premier ministre Pierre Mauroy, qui instaure l'"IGF" (impôt sur les grandes fortunes). La droite s'indigne et n'a pas de mot assez dur contre cette impôt. Jacques Chirac promet de le supprimer s'il revient au pouvoir : 

"L'impôt sur la fortune ne me choque pas en tant qu'impôt sur la capital. Il me choque parce qu'il est injuste, il ne rapporte pratiquement rien. Il coûte presque aussi cher à percevoir qu'il ne rapporte. Il est inquisitorial, il exige que chacun vienne dire tout ce qu'il a, ce qui est dangereux pour les libertés. C'est l'impôt absurde par excellence". (Émission "L'heure de vérité" en 1986)

Sitôt dit, sitôt fait. Jacques Chirac, devenu Premier ministre en 1986, décide de tuer l'impôt sur les grandes fortunes. Quelques mois après, lors des présidentielles de 1988, il prend une volée historique contre François Mitterrand (46% contre 54% au deuxième tour). Chirac reste persuadé que la suppression de cet impôt sur la grande fortune lui a coûté cher... électoralement. 

Le retour de l'impôt sur la fortune

La gauche, revenue au pouvoir en 1988, réinstaure cette taxation sur les hauts patrimoines. Michel Rocard l'appelle l'"ISF", l'impôt de solidarité sur la fortune. Et pendant quasiment vingt ans, plus personne n'ose y toucher. Il y a bien quelques modifications à la marge, mais l'ISF est devenu un totem. 

Échaudé, ce n'est surement pas Jacques Chirac - entre temps devenu président -, qui s'y risquera. Même Nicolas Sarkozy, qui s'affiche en candidat de la "droite décomplexée", conserve l'impôt sur la fortune. Certes, il contourne l'obstacle en créant le bouclier fiscal, qui fait que le prélèvement total ne doit pas dépasser 50% des revenus. Mais l'ISF demeure. Il est symboliquement intouchable. D'ailleurs, en campagne pour sa réélection, Nicolas Sarkozy utilise cet argument : il n'a pas supprimé l'impôt sur la fortune : 

"L'impôt sur la fortune, nous sommes le seul pays d'Europe qui l'avons gardé. Je n'ai pas voulu le supprimer. Pourquoi ? J'ai estimé qu'en période de crise,  il était normal que ceux qui gagnent davantage payent davantage". (Lors du débat d'entre deux tours face à François Hollande)

Justement, François Hollande, dès son entrée à l’Élysée, augmente le taux de l'impôt sur la fortune. Il s'agit de montrer que "le changement c'est maintenant". Bref, supprimer l'ISF : il y en a qui ont essayé, mais ils ont eu des problèmes, sous la Vème république.

L'ISF plébiscité 

On entend beaucoup dire que cet impôt est stupide, contreproductif. Quelques chiffres : avant sa suppression, il rapportait 4 milliards d'euros par an. Soit un peu plus de 1% des recettes fiscales de l’État.  

Sa suppression est-elle l'erreur originelle d'Emmanuel Macron ? Selon une étude Harris interactive, 86% des Français sont favorables à la réintroduction de l'ISF. Quel que soit le bord politique : ils sont 93% des sympathisants socialistes, 88% au Rassemblement national, 79% chez les Républicains, 95% à la France insoumise. Et même une majorité chez les sympathisants macronistes : 2/3 d'entre eux souhaitent le retour de l'impôt sur la fortune. 

Emmanuel Macron est un grand lecteur de Machiavel. Il sait que la notion de "fortune", chez le penseur florentin, décrivait les contraintes, le hasard, les contingences. En la matière, il est servi. 

Frédéric Says

Chroniques

8H19
39 min

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