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Laurent Wauquiez entouré de ses partisans, au mont Mézenc (Haute-Loire), le 26 août 2018.

Un politique peut-il vous envoyer un SMS ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Comment attirer l'attention des électeurs ? Face à la défiance envers le discours politique, les responsables publics sont tentés d'utiliser les SMS, mails, appels... au risque de détourner des fichiers de données personnelles.

Laurent Wauquiez entouré de ses partisans, au mont Mézenc (Haute-Loire), le 26 août 2018.
Laurent Wauquiez entouré de ses partisans, au mont Mézenc (Haute-Loire), le 26 août 2018. Crédits : Philippe Desmazes - AFP

Imaginez : vous êtes lycéen, vous faites votre rentrée. Boule au ventre, nostalgie des vacances, angoisse de votre nouvelle classe, forcément. Et pour parachever cette ambiance riante, vous recevez sur votre téléphone un SMS de Laurent Wauquiez. 

C'est arrivé cette semaine à des lycéens de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Plusieurs milliers d'entre eux ont eu la surprise de recevoir un message du président de la Région.   « Je vous souhaite à tous une excellente rentrée, et que cette année vous réserve de belles réussites. Laurent WAUQUIEZ, président de la Région ». 

Certes, c'est plutôt sympathique, voilà un élu qui a une pensée pour les forces vives de son territoire. Seul problème : comment a-t-il obtenu les numéros de téléphones personnels de ces milliers d'élèves ? Dans le journal Le Dauphiné Libéré de ce matin, Laurent Wauquiez se justifie. Il assume avoir utilisé un fichier, celui du Pass'Région, une carte destinée aux 15-25 ans qui leur donne droit à des avantages culturels et sportifs en Auvergne-Rhône-Alpes. Mais les lycéens, en confiant leur coordonnées pour bénéficier de ce pass, n'ont à aucun moment accepté de recevoir des messages de Laurent Wauquiez. Son cabinet se défend, en indiquant que les jeunes avaient coché une case, par laquelle où ils souhaitaient recevoir je cite « des informations pratiques et des bons plans ». On ne sait dans laquelle des deux catégories se classe le joyeux texto de rentrée du président Laurent Wauquiez... 

Cette affaire ne montre pas seulement la volonté parfois un peu risible des politiques d'apposer leur nom partout dès qu'ils le peuvent. (voir aussi la rubrique "Ma binette partout", bien connue des lecteurs du Canard enchaîné). 

Ce cas du SMS de Laurent Wauquiez illustre aussi les questions qui se posent autour de l'usage des fichiers en politique. 

Posséder les coordonnées de vos électeurs potentiels, c'est disposer d'un avantage certain face à vos adversaires politiques. Ce n'est pas nouveau, mais la massification des données recueillies (le big data) et le perfectionnement des algorithmes peuvent faire planer des craintes sur l'intimité politique du citoyen. 

La CNIL (le gendarme de la protection des données personnelles) a indiqué qu'elle allait demander des "précisions" à l'équipe de Laurent Wauquiez. Cette institution avait déjà adressé un carton jaune à Emmanuel Macron, pendant la campagne de 2017. En cause : les messages enregistrés laissés sur les répondeurs de six millions de personnes. Ou quand le candidat "En Marche" démarche par téléphone. Tendez l'oreille :   

Écouter
16 sec
Démarchage téléphonique par le candidat Emmanuel Macron - avril 2017

Cela avait valu un rappel des règles à Emmanuel Macron : la CNIL demande ainsi aux candidats de recueillir le consentement des personnes pour figurer sur un fichier. Et de leur expliquer comment s'en faire radier. Mais ces bases de données sont des trésors de guerre, pour les partis politiques. Exemple en 2013, l'UMP est alors quasi-ruinée, elle lance un gigantesque appel aux dons, ce qu'on appelera le Sarkothon.  Des newsletters, des courriels, des SMS... et dans le lot, des gens qui figurent sur le fichier mais qui n'ont rien demandé à personne. Exemple avec ce particulier, prénommé Philippe, que nous avions joint à l'époque :

"Je n'ai jamais eu de carte à quelque parti politique que ce soit... Et je vote à gauche. D'où ma surprise. Cela m'irrite un peu. Surtout qu'à chaque SMS je réponds "stop" pour que ça s'arrête, mais je n'arrive pas à m'en débarrasser. Pour moi, c'est un peu comme la messagerie rose : c'est un peu honteux de recevoir des SMS de l'UMP". (retrouvez le témoignage en longueur)

Là encore, la CNIL avait toussé, mais pas condamné l'UMP. En théorie, la loi prévoit une peine de 5 ans d'emprisonnement et 300 000 euros d'amende pour quiconque détourne des fichiers à des fins politiques. Mais les sanctions sont rares et souvent symboliques. D'ailleurs, qui imagine annuler une élection présidentielle pour quelques SMS... alors même que des irrégularités sur les comptes de campagne n'ont pas donné lieu à un tel processus ? Voilà pourquoi les responsables politiques s'enhardissent. Ils ne viennent plus seulement taper à votre porte, ils vous laissent un mail, vous saluent par texto, vous flattent par message vocal. Avec les logiciels de campagne - de plus en plus perfectionnés - le pire est sans doute devant nous. Un renforcement des moyens de la CNIL est urgent. Faute de quoi, le citoyen, ciblé, géolocalisé, démarché, deviendra un consommateur comme un autre.

Frédéric Says

Chroniques

8H19
45 min

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