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Les réseaux sociaux amènent l'information à se diffuser en "silos".

Les réseaux sociaux et "l'incommunicabilité politique"

4 min
À retrouver dans l'émission

Quels effets de l'avènement de Twitter et Facebook sur la vie politique ?

Les réseaux sociaux amènent l'information à se diffuser en "silos".
Les réseaux sociaux amènent l'information à se diffuser en "silos". Crédits : Omar Marques/SOPA images - Getty

Il faut écouter notre invitée de ce matin, Zeynep Tüfekçi, qui développe longuement le changement amené par les réseaux sociaux dans les mouvements de révolte, dans les mouvements de colère.  

Ils permettent bien sûr, ces réseaux, une information horizontale, de citoyen à citoyen. De sorte que toute mainmise sur l'information, que toute tentative de propagande centrale est vouée à l'échec. Sauf à couper l'accès global à internet... Certains dirigeants ont essayé, ils ont eu des problèmes.  

Mais les plateformes comme Twitter et Facebook ont aussi pour effet de renfermer l'information. Ou plus exactement, de la dispatcher en silos, en silos quasi-hermétiques entre eux.  

Bulles

C'est humain, nous avons tendance à suivre et à relayer les personnes qui pensent comme nous. Nous avons l'habitude de ne plu consulter les comptes de personnes dont les avis nous déplaisent.  

Et de fil en aiguille (et c'est là où cela devient politique), l'on voit se constituer des poches d'opinions, des réalités parallèles, des visions du monde éclatées.  

En France, en ces temps de tension, quiconque a la curiosité de consulter des comptes antagonistes peut constater cette dislocation d'une réalité commune.  

Ainsi pour une partie de ces comptes numériques, par exemple, la cause d'Adama Traoré est celle d'un homme tué directement, voire volontairement, par les gendarmes ;  une autre partie de cette France des réseaux sociaux retient, elle, qu'il s'agit d'un homme en fuite après l'interpellation de son frère soupçonné dans une affaire de délinquance.

Ces bulles parallèles, on peut s'en désoler, mais c'est un fait, elles existent.  

C'est dans sa dimension politique que cette "incommunicabilité" est intéressante. Car elle façonne ensuite des débats sans racine commune. 

Même s'il faut se méfier des "effets de loupe" sur Twitter et Facebook : les messages les plus engagés, parfois les plus trompeurs, sont aussi les plus partagés. Et au-delà des utilisateurs très actifs, une plus importante partie de la population n'avait jusqu'ici pas ou peu d'avis, et ne s'était même pas forcément intéressée à cette affaire.  

Mais de manière générale, ces bulles d'opinion, ces prismes antagonistes jouent peu à peu sur la perception du monde ; la rendent caricaturale et univoque.  

Les médias traditionnels conservent-ils une place ?

Bien sûr, ils essaient d'ailleurs de s'adapter à ces forges d'opinion numérique en publiant régulièrement des articles dits de « désintox » ou de « décodage ».  

Mais dans une société de la méfiance, tendanciellement, la confiance se porte davantage vers ce proche qui partage une analyse qui correspond à ce que l'on pense... Plutôt qu'à ce journal qui démontre l'inverse de nos préjugés.  

Certes, toutes les opinions ne se valent pas, et en tant qu'internaute, c'est un travail constant de croiser ses sources, pour éviter les contre-vérités et les faits déformés. La propagande n'est pas, n'est plus qu'une prérogative des Etats. Elle est désormais déconcentrée. Les émetteurs en sont multiples.  

A cela, le remède est simple mais ardu.

Cercle

Sur Twitter par exemple, il faut garder en mémoire que notre cercle de relations ne représente pas l'entièreté de cette plateforme ; de même que l'entièreté de Twitter ne représente pas « tous les réseaux sociaux » ; et que « tous les réseaux sociaux » ne représentent pas « l'opinion publique », et ainsi de suite.  

Bref, c'est donc une série de cercles concentriques, où votre "bulle" ne pèse pas lourd.  

Autrement dit, si tous ceux que vous suivez en ligne partagent la même opinion, de deux choses l'une : ou bien le monde entier est devenu totalement unanime sur tous les sujets (mais c'est peu probable) ; ou bien vous suivez uniquement des personnes d'accord avec vous.   

Cette tendance naturelle à l'enfermement est-elle nouvelle ?  

Non, mais elle est facilité, amplifiée, et cela a une conséquence politique :  

La difficulté de produire un discours commun, qui soit audible par tous - ou disons par un très grand nombre.  

L'allocution de Christophe Castaner cette semaine l'illustre mieux qu'aucune autre : le ministre de l'Intérieur évoque la suspension de policiers, je cite, en cas de « soupçon avéré » de racisme.  

Un « soupçon avéré » : c'est ce qu'on appelle un oxymore. Conçu pour ne fâcher personne, au risque finalement de ne contenter personne non plus.  

Frédéric Says

Chroniques

8H19
42 min

L'Invité(e) des Matins

Entretien avec Zeynep Tufekci : la technosociologue qui prédisait les mouvements sociaux à l'aune du numérique
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