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Petit tutoriel pour ne pas répondre aux questions des journalistes

3 min
À retrouver dans l'émission

En la matière, les responsables politiques font preuve d'une inventivité étonnante.

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- Crédits : Pascal Pavani - AFP

C'est un sport de haut-niveau, parfois un art chez certains de nos responsables politiques, un art assez bien partagé d'ailleurs. 

Il y a d'abord la technique d'inverser les rôles pour déstabiliser le ou la journaliste. Exemple hier au 20 heures de France 2. Jean-Luc Mélenchon était face à Anne-Sophie Lapix. Et on pouvait se demander qui, des deux, était réellement la personne qui posait les questions :

- Toutes les semaines, quel est le mot d'ordre qui revient dans toutes les manifs, madame Lapix ?                
- Le RIC [référendum d'initiative citoyenne] ?                
- Non, Macron démission ! 

Une manière habile de prendre en main le fil de la conversation. Et d'en arriver aux sujets que l'on a choisis. Le dirigeant insoumis réitèrera d'ailleurs la méthode quelques instants plus tard, dans ce qui ressemble à une interview d'Anne-Sophie Lapix par Jean-Luc Mélenchon. 

Autre technique, au moment de l'affaire Benalla, Emmanuel Macron refuse de répondre à une question, au motif que "ça n'intéresse pas les Français" : 

Dénoncer la "petite politique", les questions qui seraient d'un trop "faible niveau", c'est un classique. Le maître en fut François Mitterrand. Il n'hésita pas à congédier une équipe de journalistes belges, qui avaient osé l'interroger sur l'affaire des écoutes de l’Élysée :

Évidemment, dans ces cas-là, le lieu de l'interview joue un rôle central. C'est parce qu'il est à l’Élysée, dans son bureau - qu'il "joue à domicile", dirait-on dans le domaine sportif - que François Mitterrand peut se permettre d'interrompre brutalement l'entretien. C'est plus difficile sur un plateau de télévision, à l'extérieur. 

1985 : Jacques Chirac, dans les studios de l'Heure de vérité, est interrogé sur une question qu'il juge trop politicienne. Il joue la carte de l'autodérision : 

Jacques Chirac : - Vous ne voulez pas me faire polémiquer, monsieur Duroy, je vous en prie...                
Le journaliste : - Non, je cherche à vous faire préciser votre pensée...                
Jacques Chirac : - Hé bien je ne pensais pas, voilà. J'avais un moment d'absence. (rires)

Et il n'a pas répondu à la question. Mais ces derniers mois, ces dernières années, il y a de plus en plus la tentation de montrer le journaliste comme partisan, comme dogmatique, comme partial. L'idée est d'en faire un débatteur politique comme un autre, de le faire descendre dans l'arène. Voici un échange entre le président Nicolas Sarkozy et Claire Chazal (en 2010) :

- Oui ou non madame Chazal, la Commission a-t-elle dit "ce qu'a fait la France est légal" ?                
- ...                
- Je n'ai pas très bien entendu votre réponse ?                
- Sans doute, oui...                
- Bon.

Poser des questions à son interviewer pour le mettre en difficulté, la technique n'est pas récente, mais elle a pris ces derniers temps une ampleur nouvelle. Cela pour deux raisons. 

Confusion

D'abord, les responsables politiques utilisent la défiance dont souffre la presse. Ils lisent les sondages, ils voient que les journalistes sont tout aussi contestés que les pouvoirs publics. Ils savent donc qu'une partie des téléspectateurs, des militants, les soutiendront s'ils mettent en cause l'impartialité ou la compétence de l'interviewer. 

Mais le phénomène est aussi lié à l'évolution du monde médiatique, qui devrait parfois s'en prendre à lui-même. Aux mauvaises pratiques qui se sont installées. 

On pense à ces émissions où se mêlent les éditorialistes et les responsables politiques, sans que la frontière ne saute immédiatement aux yeux. 

Non pas que le dialogue à bâtons rompus soit illégitime... Mais sur ces plateaux, on demande souvent au journaliste de produire une opinion, et au politique d'analyser la situation

Autrement dit, une inversion des rôles, où les politiques éditorialisent et les journalistes prennent position dans le débat public. 

C'est aussi de cette ambiguïté que se nourrissent les responsables politiques. Bien contents de se servir de cette confusion, de ce brouillard, pour escamoter les questions qui fâchent.

Frédéric Says

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