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Jean-Louis Debré devant l'Ecole Nationale de l'Administration à Strasbourg

L'ENA, une victime expiatoire et sacrificielle

4 min
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L'ENA est le symbole de la reproduction des élites qui trustent les postes de direction à la tête de l'Etat français. Mais est-ce le véritable problème ?

Jean-Louis Debré devant l'Ecole Nationale de l'Administration à Strasbourg
Jean-Louis Debré devant l'Ecole Nationale de l'Administration à Strasbourg Crédits : Philippe Huguen - AFP

Emmanuel Macron aurait apparemment décidé de supprimer l'ENA, l'Ecole Nationale de l'Administration, qui forme depuis 1945 les grands administrateurs de l'Etat, et dont il est issu puisque l'actuel chef de l'Etat est sorti de l'ENA il y a quinze ans, en 2004. 

Parmi les propositions qu'il s'apprêtait à dévoiler,  juste avant que son allocution télévisée soit annulée à cause de l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, il y avait ceci : 

"Je crois dans l'excellence républicaine, avait-il écrit, et nous avons besoin d'une élite. Simplement cette élite doit être à l'image de la société et être sélectionnée sur des bases méritocratiques. C'est pourquoi nous en changerons la formation, la sélection, les carrières, en supprimant l'ENA et plusieurs autres structures pour en rebâtir l'organisation profonde". 

Cette décision fait écho au constat qu'il avait dressé le 14 novembre dernier, trois jours avant le début de la crise des Gilets Jaunes, au cours de l'interview qu'il avait accordé au présentateur de TF1, Gilles Bouleau, sur le porte avion Charles de Gaulle :  

Je n'ai pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants. Et ça, ça me touche profondément. Cette réconciliation entre la base et le sommet, je considère que je n'ai pas réussi à le faire. Et c'est pour moi au cœur de ce qui m'attend dans les années à venir.

L'idée de supprimer l'ENA (et de la réformer en profondeur) n'est pas nouvelle. 

C'était une des propositions du candidat à la présidentielle, François Bayrou, en 2007. 

C'était aussi l'une des propositions de l'actuel ministre de l'économie d'Emmanuel Macron, Bruno Le Maire, lorsqu'il était candidat à la primaire de la droite, en 2016 :  

Ma proposition, elle est simple. On supprime l'ENA. On a un concours de recrutement pour tous les hauts fonctionnaires Et pour accéder aux postes de direction de l'Etat, c'est seulement six ou sept ans plus tard qu'on rentre dans une école d'application et qu'on peut accéder à des postes de direction. 

Rappelons que Bruno Le Maire a lui aussi fait l'ENA. Il faisait partie de la promotion Valmy et il en est sorti en 1998, à la vingtième place pour être très précis.  

Cette école est d'abord et avant tout une boîte à concours avec un classement  

L'ENA forme chaque année une centaine de hauts fonctionnaires. 

Mais pour intégrer les grands corps de l'Etat, il faut terminer dans les quinze premiers. C'est ce qu'on appelle "la botte". Ceux là choisissent, en quelque sorte, et ont un avenir garanti parmi les corps les plus prestigieux, les plus rémunérateurs, les plus puissants. 

En dessous des quinze premières places, on est un peu considéré comme de la piétaille, tout ça étant très relatif évidemment. 

On n'y apprendrait donc pas grand chose. Ce serait essentiellement un outil de sélection. Ce constat est dressé par Jean Pierre Chevènement depuis une bonne cinquantaine d'années :  

En fait, l'ENA, c'est deux concours. Un concours d'entrée, un concours de sortie. Bon, il faut les réussir. Mais entre les deux, ce n'est rien.

Selon ce constat, le problème n'est pas véritablement l'ENA mais le processus de sélection qui permet d'en arrivé là.  C'est à dire toutes les étapes qu'il faut franchir avant. Et toutes les écoles par lesquelles il faut passer. 

"Le baccalauréat, mention Très Bien (à Louis Le Grand ou Henri 4, c'est mieux). Ensuite Sciences Po, Paris si possible (entre nous, c'est même obligatoire). Et puis l'ENA (mon petit gars). Et si tu arrives dans les premiers, tu verras, tout va bien se passer"... 

Mais pour franchir avec succès ce processus de sélection, il faut des codes, des références culturelles. Et il faut être entraîné, programmé même, dès le plus jeune âge. 

Au fil des décennies s'est donc mis en place un processus endogame de reproduction des élites dont l'ENA n'est que l'ultime aboutissement. 

Ensuite, l'autre dysfonctionnement majeur, pointé par le même Jean-Pierre Chevènement lors d'une audition au Sénat en juin de l'année dernière, est celui d'un aller-retour, de plus en plus fréquent, des hautes fonctionnaires, entre les grands corps de l'Etat et les grands groupes privés où ils sont beaucoup mieux payés. On appelle ça le "pantouflage" :  

Nous évoquions déjà le pantouflage comme étant un des risques du système. Ce risque, malheureusement, s'est pleinement confirmé. Et par conséquent, je propose tout simplement l'interdiction du pantouflage. Quand on choisit le service public, on s'interdit de pantoufler dans les entreprises sur lesquelles on a exercé un contrôle. Ca, ça aurait beaucoup d'effet.

Ce "pantouflage" a été pratiqué par nos actuels dirigeants. Emmanuel Macron a "pantouflé" chez Rothschild avant de devenir président. Et son actuel bras droit, le secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, est soupçonné d'être dans une situation de conflit d'intérêts pour ses liens avec l'armateur MSC. 

Alors, est-ce véritablement l'ENA, le problème ? 

Une récente enquête de l'OCDE (l'Office de Coopération et de Développement Economique) montre que c'est tout le système qui dysfonctionne, que l'ascenseur social est en panne, qu'il faut six générations pour qu'un descendant d'une famille modeste atteigne seulement le revenu moyen. 

L'ENA ne serait que l'arbre qui cache la forêt. Et est-ce en supprimant ce symbole qu'on réglera les dysfonctionnements ? Sans doute pas.

D'autant que se posera immanquablement cette question : "qu'est-ce qu'on met à la place de l'ENA ?". 

N'oublions pas qu'en 1945, Cette école est instituée par Michel Debré pour démocratiser l'accès à la haute fonction publique. Parce que jusque là, chaque grand corps de l'Etat organisait sa propre sélection. Et c'était le règne du népotisme et de la cooptation.

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