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Des magistrats de la Cour de cassation, le 14 janvier 2019.

Tous contre les juges ?

3 min
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Les responsables politiques de tous bords multiplient les déclarations mettant en cause la justice.

Des magistrats de la Cour de cassation, le 14 janvier 2019.
Des magistrats de la Cour de cassation, le 14 janvier 2019. Crédits : Thomas Samson - AFP

A quoi reconnaît-on un changement d'époque politique ? Peut-être au fait que les éléments de langage qu'on croyait inamovibles semblent faner et disparaître. 

Exemple ? La phrase rituelle : « je crois en la justice de mon pays ». C'était un grand classique, la tirade-langue de bois par excellence pour tout responsable public dès qu'une enquête judiciaire poignait à l'horizon. 

Désormais, il est bien rare de l'entendre dans la bouche des mis en cause. 

Il y a ceux qui y vont même franchement, comme Jean-Luc Mélenchon, qui doit être jugé aujourd'hui :  

"Je ne crois pas aux juges (...), je n'ai pas confiance dans la justice".

Et puis il y a ceux, plus diplomates, qui font passer la même idée, comme Gérard Larcher hier sur France Inter. Le président du Sénat regrette que le futur procès des époux Fillon se tienne en mars prochain, juste avant les élections municipales :

"Je suis pour une justice apaisée. Avoir une conclusion [du procès] trois jours avant les municipales, je ne suis pas certain que ce soit les conditions de cet apaisement. (...) Quand je rencontrerai la présidente du Conseil supérieur de la magistrature, je lui poserai la question, en toute indépendance de sa part, mais je pense que la question mérite d'être posée".

Ainsi, le calendrier judiciaire serait indexé sur le calendrier électoral, et le procès de François Fillon placé à ce moment-là comme une contre-publicité pour la droite à quelques jours du scrutin. 

Pourtant, le tribunal de grande instance (TGI) souligne que "la date arrêtée a été débattue contradictoirement lors d'une audience publique le 12 septembre 2019 à laquelle étaient convoqués et présents les avocats de toutes les parties concernées". Le TGI ajoute qu'"aucun avocat n'a émis la moindre objection ou formulé la moindre critique".

Mais que voulez-vous, l'air du temps est à la défiance, au soupçon, et il s'insinue aussi parmi les élites censément les plus raisonnables - comme le très modéré président de la chambre haute. 

Emmanuel Macron, c'est vrai, n'a rien fait pour calmer les soupçons. Il a choisi personnellement et avec soin le nouveau procureur de Paris, Rémi Heitz. Le président avait auparavant rejeté les trois candidatures soumises par la garde des Sceaux Nicole Belloubet. 

Mais figurez-vous que le chef de l’État lui-même s'agace du cours de la justice. Selon le Canard enchaîné paru hier, en privé Emmanuel Macron liste les auditions et les mises en examen qui touchent ses alliés : Ferrand, Bayrou, Goulard. Et trouve "étrange qu'après deux ans et demi de silence, tout le monde se réveille en même temps". L'un de ses conseillers regrette même une « giletjaunisation de la justice ». 

La méfiance contre une justice politisée et suiviste trouvait déjà des échos sous Nicolas Sarkozy, qui parlait des magistrats comme des « petits pois ». 

Marine Le Pen, sous le coup de multiples affaires, a elle mis en garde contre un « gouvernement des juges » : 

"La justice est une autorité, pas un pouvoir. Les magistrats sont là pour appliquer la loi, pas pour l'inventer, pas pour contrecarrer la volonté du peuple, pas pour se substituer à la volonté du législateur !" (Meeting à Nantes, février 2017). 

La dirigeante du Rassemblement national avait même choisi de ne pas se rendre à une convocation des juges durant la campagne présidentielle. 

Rupture

Contester le juge, le procès et la justice, c'est ce qu'on appelle une "défense de rupture". Elle fut jadis pratiquée par l'avocat Jacques Vergès. Elle se répand aujourd'hui au sein du personnel politique. Les marginaux ne sont plus ceux qui contestent l'autorité judiciaire... mais ceux qui la respectent. 

Avec un paradoxe : si les juges ont vu leur pouvoir accru ces dernières années, c'est précisément grâce aux lois votées par le législateur, donc le politique. 

Une évolution qui illustre l'adage de Michel Audiard : « la justice, c'est comme la sainte-Vierge : si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s'installe ».

Frédéric Says

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