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Nathalie Loiseau, directrice de l'ENA jusqu'en juin 2017

Haute fonction publique, une réforme à pas feutrés

4 min
À retrouver dans l'émission

Matignon n'a retenu qu'une partie des propositions contenues dans le "rapport Thiriez" commandé par Emmanuel Macron en vue de réformer la haute fonction publique. Dès lors, cette réforme ne semble pas en mesure de résorber la déconnexion constatée entre les élites et la population.

Nathalie Loiseau, directrice de l'ENA jusqu'en juin 2017
Nathalie Loiseau, directrice de l'ENA jusqu'en juin 2017 Crédits : Stéphane De Sakutin - AFP

La réforme de la Haute Fonction Publique résulte d'une volonté affichée par Emmanuel Macron au lendemain de la crise des gilets jaunes.

Le 25 avril dernier, en conclusion du grand débat, le chef de l'Etat organise une conférence de presse à l'Elysée. Il fait le constat que les élites seraient déconnectés du reste de la population française et il annonce vouloir supprimer l'ENA, l'Ecole Nationale d'Administration. 

Pour ce faire, il demande à un énarque, Frédéric Thiriez, connu pour avoir présidé la Ligue de Football Professionnelle, de faire un rapport sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Et il l'invite à émettre un certain nombre de propositions. 

Celui-ci part à peu près du même constat que le président de la République :  

La haute fonction publique est malade

Ce qui ne va pas est connu de longue date, dit Frédéric Thiriez, invité hier soir de l'émission "Ca vous regarde" diffusée sur La Chaine Parlementaire.  Pour lui, l'idéal serait de revenir aux ambitions affichées par Michel Debré quand il avait créée cette école avec le général de Gaulle en 1945 :  

Michel Debré disait qu'il y a quatre vertus du haut fonctionnaire. Servir l'Etat. Ça, ça va à peu près. Servir l'humain. Est-ce le cas aujourd'hui ? Je ne crois pas. Le sens de la décision. C'est à dire prendre une décision, en mesurer les risques et parfois assumer un échec. Et le dernier, c'est le meilleur : le sens de l'imagination. Le malheur de l'ENA, c'est le conformisme idéologique. Il faut qu'on arrête avec ça. Il faut que les hauts fonctionnaires soient créatifs, imaginatifs, qu'ils doutent.

Plus concrètement, le constat que fait Frédéric Thiriez, dans le rapport qu'il a remis au Premier ministre mardi dernier, est que dans les 7 écoles de la haute fonction publique (l'ENA mais aussi l'Institut National des Etudes Territoriales, l'Ecole Nationale de la Magistrature, l'Ecole Supérieure de Police...), les élèves sont en très grande majorité issus des classes supérieures, que les femmes y sont beaucoup moins représentées que partout ailleurs, ce qui produit des élites très conservatrices, corporatistes et qui cultivent l'entre-soi.  

Le rapport Thiriez liste 42 propositions  

Il pourrait être créer des classes préparatoires pour le recrutement dans toute la France, pas seulement à Paris. Le rapport en propose une vingtaine. Seulement, l'expérience montre que ça ne marche pas si bien que ça. Celles qui existent déjà permettent de manière très minoritaire d'ouvrir les portes des grandes écoles aux enfants des classes modestes.  

Frédéric Thiriez propose aussi la création d'un tronc commun de formation de six mois pour l'ensemble des élèves avant qu'ils n'intègrent leur école d'application. Ceci afin de les sortir un peu de leurs couloirs, pour qu'ils apprennent à se connaitre.  

Ensuite il conviendrait qu'on les envoie pour quelques mois en mission, sur le terrain, dans un hopital, dans une collectivité territoriale, pour qu'ils résolvent un problème spécifique.  

On ne voit pas, à ce stade, où est la "révolution".  

Concernant l'ENA, il n'est pas vraiment question de la supprimer mais de lui trouver un autre nom. Frédéric Thiriez propose Ecole de l'Administration Publique (EAP). On parle également d'Ecole de Management Public. On garderait cependant le nom "ENA International" pour ne pas abîmer l'image et le prestige dont jouissent les hauts fonctionnaires français à l'étranger.  

Il propose de supprimer, en revanche, l'épreuve de culture générale au concours d'entrée. Mais cette mesure est critiquée, peut être à juste titre, étant donné qu'on abaisserait le niveau d'exigence. Matignon, du coup, n'y semble pas vraiment favorable.  

Le gouvernement ne voit pas non plus d'un bon œil cette autre proposition qui est de supprimer le classement de sortie. C'est une antienne. Sarkozy s'y était essayé en son temps, en vain.  A la sortie de l'ENA, en vertu de ce classement, si vous faites partie de la "botte" (on parle des 15 ou 20 premiers), vous intégrez directement les grands corps que sont le Conseil d'Etat, la Cour des Comptes, l'Inspection Générale des Finances. Ceci  vous garantit une carrière à vie. Vous pouvez même allez faire un petit tour dans le privé et revenir, on vous garde votre place.  

On ne touchera pas aux grands corps que sont le Conseil d'Etat et la Cour des Comptes.  On s'est rendu compte qu'ils sont protégés par la constitution.  

Frédéric Thiriez propose, en revanche, qu'on supprime le statut des Inspecteurs Généraux des Finances. Mais, là encore, ceux à qui on a remis ce rapport, et qui décideront in fine, ne semblent pas y être vraiment favorables. 

A contrario, ils sont d'accord pour créer une école de formation continue de la haute fonction publique qui permettrait de favoriser la mobilité au sein des différents corps et favoriserait les allers-retours entre le public et le privé.  

Enfin, ce qui apparaît complètement exclu si on lit le communiqué envoyé par Matignon quelques heures après que le rapport eût été officiellement remis au Premier ministre, c'est la création d'un concours spécifique ouverts aux enfants des classes modestes à qui on réserverait 10 à 15% des places. Ce serait une rupture de l'égalité des chances républicaines. Il n'en est donc pas question.  

A la lecture de ce rapport et de ce qu'il est envisagé d'en faire, on peut craindre, contrairement aux ambitions affichées par Frédéric Thiriez, que "l'imagination" n'accède pas "au pouvoir". 

Et au bout du compte, pour les élites comme pour les classes modestes, et que, comme le dit l'expression populaire : "chacun reste chez soi et les vaches seront bien gardées"...

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