LE DIRECT
Barack Obama, Joe Biden, Donald Trump (et le sénateur Chuck Schumer) à Washington, le 20 janvier 2017.

L'art du détricotage en politique

3 min
À retrouver dans l'émission

Joe Biden a annoncé 17 mesures qui rompent avec les années Trump. Mais un nouvel élu doit-il détruire ce qu'a accompli son prédécesseur ?

Barack Obama, Joe Biden, Donald Trump (et le sénateur Chuck Schumer) à Washington, le 20 janvier 2017.
Barack Obama, Joe Biden, Donald Trump (et le sénateur Chuck Schumer) à Washington, le 20 janvier 2017. Crédits : Paul J. Richards - AFP

Joe Biden, parfois décrit par ses détracteurs comme faible et mou, a donc imposé dès hier une salve de changements. 

17 décisions, pas moins, pour montrer la césure politique avec son prédécesseur. 

Ainsi, Joe Biden annonce la suspension de la construction du mur avec le Mexique, le port du masque obligatoire dans les bâtiments fédéraux, et le retour de Washington dans l’accord de Paris. 

Bref, le nouveau président fait ce que l’ancien n’a pas fait ; et il défait ce que son prédécesseur a fait. 

Vous me direz : rien de plus normal dans un processus d’alternance. L'étonnant, ce serait la continuité. 

Pour autant, derrière la communication et les grandes annonces, les responsables politiques sont souvent moins en rupture qu’ils l’affirment.

L’art du détricotage est plus complexe qu’il n’y paraît.

En quoi par exemple ?

D’abord, parce qu’il peut arriver que votre prédécesseur ait pris de bonnes décisions. Faut-il pratiquer la tabula rasa ? Faut-il, pour incarner la nouveauté, faire disparaître ce qui vous a précédé ? 

Le danger politique est d’apparaître comme un démolisseur plutôt que comme un bâtisseur. Celui de sembler manier la gomme avec le mandat précédent, plutôt que d’écrire l’histoire vous concernant. 

La prise de pouvoir de François Hollande est à cet égard exemplaire. Il a tout de suite voulu instaurer une rupture avec le quinquennat Sarkozy. Son slogan était d’ailleurs, souvenez-vous, “le changement c’est maintenant”. 

Le président socialiste a donc immédiatement lancé le recrutement de 60 000 professeurs, ce qui correspondait au nombre de postes supprimés par le gouvernement précédent. Il a aussi rétabli la fiscalité sur les heures supplémentaires. 

Mais plus discrètement, il a confirmé la réforme des retraites menée deux ans auparavant par les Sarkozystes. Plus exactement, François Hollande a ajouté une mesure en faveur des carrières longues. Mais il a tout de même conservé l’augmentation générale du nombre d’années de cotisation. Finalement, il est des batailles... dont se félicite que d’autres les aient menées. 

Le meilleur exemple, toujours chez François Hollande, de cette difficulté à détricoter, c’est le traité budgétaire européen. Ce traité, aussi appelé TSCG, fut signé sous Nicolas Sarkozy, avec Angela Merkel et tous les partenaires européens. François Hollande avait promis de le renégocier. Mais c'eût été repartir pour des mois de palabres incertaines avec des interlocuteurs agacés. 

Le nouveau président a préféré conserver la signature de la France sur ce traité, en y faisant ajouter une annexe sur la croissance et l’emploi. 

La diplomatie, les engagements internationaux se prêtent donc moins à ce jeu de balancier. 

Les traités n’engagent pas seulement le dirigeant du moment, mais d’une certaine manière le pays tout entier et sa réputation.

Une trop grande inconstance, une trop grande instabilité nuisent à la confiance. Par conséquent, les présidents n’y touchent qu’avec la plus grande précaution, même si c’est bien sûr le jeu démocratique de pouvoir annuler, grâce à l’élection, des décisions prises auparavant.

Rupture avec soi-même

Et puis dans ces freins au détricotage, il y a enfin la question des responsabilités. En 2007, il était difficile pour Nicolas Sarkozy de casser toute l'œuvre du mandat de Jacques Chirac, pour la bonne raison... que Sarkozy lui-même en avait été l’un des piliers. Abattre le bilan Chirac, c’était s’abattre aussi un peu soi-même. 

Même chose pour Giscard d’Estaing en 1974, il succédait à Pompidou dont il avait été le ministre. D’où son slogan : "le changement dans la continuité". On ne peut mieux résumer les choses. 

Somme toute, ce fut aussi le cas d’Emmanuel Macron. 

Ancien ministre de François Hollande, il n’est guère revenu sur les mesures de son ex-protecteur. 

Tout juste dans le domaine fiscal, a-t-il mis fin à la politique de taxation du capital au même niveau que celle du travail (instauration d'une "flat tax"). 

En revanche, Emmanuel Macron a pris soin de prendre le contre-pied en termes de méthode. 

Là où François Hollande se voulait “normal”, il s’est voulu jupitérien. Là où François Hollande était bavard, il s’est fait secret. Là où François Hollande était velléitaire, il s’est fait autoritaire. 

Alors stop ou encore ? Conserver ou supprimer ? 

Ces questions se poseront inévitablement pour le prochain président, si ce n’est pas Emmanuel Macron. Que gardera-t-il de ce quinquennat, marqué par les turbulences ? 

Nouvellement élu, choisira-t-il (ou choisira-t-elle) de rétablir intégralement l’impôt sur la fortune ? 

D’abroger la réforme ferroviaire ? De réaugmenter la vitesse à 90 kilomètres/heures sur les routes nationales ? 

Et la liste des dossiers sensibles (des "irritants", comme l’on dit) est longue.

On voit là toute la difficulté d’une transition… Après le bruit et la fureur d’une campagne, il faut redescendre et se frotter aux dossiers. 

Il y a forcément la tentation d’effacer son prédécesseur, de gratter son nom dans les livres d’histoire. Mais attention, en grattant trop fort, à ne pas rouvrir des plaies à peine cicatrisées.

Frédéric Says

Chroniques

8H19
44 min

L'Invité(e) des Matins

Raconter l’indicible : le procès de janvier 2015 avec Yannick Haenel et François Boucq
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......