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Emmanuel Macron, dans la salle des fêtes de l'Elysée, le 16 février 2018.

Emmanuel Macron et la "diplomatie immobilière"

4 min
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Le chef de l’État mobilise le patrimoine national pour séduire, pour convaincre ses interlocuteurs.

Emmanuel Macron, dans la salle des fêtes de l'Elysée, le 16 février 2018.
Emmanuel Macron, dans la salle des fêtes de l'Elysée, le 16 février 2018. Crédits : Ian Langdson - AFP

Emmanuel Macron aurait-il une vocation inassouvie d’agent immobilier ? Le chef de l’État accueille aujourd’hui à l’Élysée près d’un millier de jeunes agriculteurs. Le tour du propriétaire se limitera à la salle des fêtes - ses tapis moelleux, ses tentures rouges et sa belle hauteur sous plafond. Le palais de l’Élysée avait déjà été mobilisé en novembre pour accueillir plusieurs centaines de maires. La colère des édiles grondait, sur fond d’incertitudes budgétaires. Mais miracle, dans ce lieu prestigieux : la rencontre, tout en selfies et en tapes dans le dos, avait atténué leur courroux. Ce n’est pas la première fois que le patrimoine national est mis à contribution par Emmanuel Macron. Le château de Versailles a abrité sa première rencontre en juin avec Vladimir Poutine. Le même endroit a aussi accueilli fin janvier des grands patrons internationaux, dans le cadre de l’évenement « Choose France », où l’Exécutif français leur faisait la cour pour investir dans la "start-up nation française".

Là où François Hollande cultivait l’image du "président normal" (méfiant vis-à-vis de tous les symboles trop monarchiques ou trop clinquants), Emmanuel Macron n’a pas de complexes. Pour la venue de Donald Trump, c’est carrément la Tour Eiffel qui fut réquisitionnée pour un dîner des deux couples présidentiels. On pourrait appeler ça "la diplomatie du bâtiment". Utiliser les grands monuments nationaux pour séduire, pour convaincre.  

Cette stratégie n'est pas dénuée de risques politiques, dans un pays volontiers régicide, et qui se méfie culturellement de ceux qui exhibent leurs signes extérieurs de réussite ? Privatiser une partie de la tour Eiffel, c’est assez difficile quand on n’est pas président de la République... 

Écouté ou considéré ?

Bien sûr, il s’agit d’honorer l’hôte du jour, autant que l’impressionner. Lui faire partager une sorte de privilège qui induit une reconnaissance, voire une connivence. Pour un maire ou un agriculteur, un selfie sur le perron de l’Élysée ne donne pas forcément l’impression d’avoir été écouté, mais au moins celle d’avoir été considéré. En la matière, Emmanuel Macron n’invente rien (pardon, ne "disrupte" pas). Certes, Nicolas Sarkozy et François Hollande avaient délaissé ce genre de mise en scène. Mais c'est au château de Versailles que François Mitterrand avait organisé "son" sommet du G7 en 1982. 

Quant aux maires, ils avaient déjà été invités à un grand banquet par le président de la République. Ils étaient même 23 000 à la table du chef de l’État. C’était sous Emile Loubet, en 1900, dans le jardin des Tuileries à l’occasion de l’exposition universelle.

"La France qui rayonne et qui attire"

Derrière cet attrait pour le décorum historique, on discerne aussi l'idée "macroniste" suivante : le pays dispose d’atouts considérables, mais ne sait pas les mettre en valeur. « Il faut symboliser une France qui rayonne et donc qui attire », résume Bruno Roger Petit, conseiller du président, interrogé par Le Monde. Autre explication, que m'a livrée de manière plus brute un ministre proche d’Emmanuel Macron : « tout cela coûte une blinde, ce serait idiot de ne pas l’utiliser ! » 

Il y a aussi une équation plus personnelle pour Emmanuel Macron. Dans l'imaginaire collectif, chaque président fut attaché à un lieu. Mitterrand et la roche de Solutré, Chirac et la Corrèze. Ce n'est pas le cas pour Emmanuel Macron, dont l'histoire politique a commencé quasiment avec son élection à l’Élysée. Il n'est pas de lieu qu’on rapproche instinctivement de sa personne, même si on l’a vu au Touquet ou à Bagnères-de-Bigorre dans les Pyrénées. Il s’agit donc pour lui de s’inscrire dans l'Histoire et le paysage français. D’où le premier discours de victoire dans la cour du Louvre. 

Cela dit, ces réceptions, qui mêlent la solennité des lieux et un petit côté tour operator, ne sont pas dénuées de paradoxes. Ces rencontres sont censées montrer une volonté de respect des interlocuteurs et de dialogue direct. Mais les échanges sont en réalité très encadrés. D’ailleurs, ce midi avec les agriculteurs, aucune caméra, aucun micro n’est accepté. La présence de journalistes est tolérée à condition qu’ils ne prennent pas d’images ni de sons. Il est symptomatique que l’Élysée soit présenté comme un lieu ouvert, au moment où l’on ferme la salle de presse du Palais. Par ailleurs, Emmanuel Macron promeut volontiers ce qu’il appelle un « pacte girondin », c'est-à-dire une décentralisation des décisions. Mais en recevant les maires et les agriculteurs à l’Élysée, il montre où demeure l’épicentre du pouvoir. 

Frédéric Says

Chroniques

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