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Laurent Wauquiez, François Bayrou, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Olivier Faure, sur le plateau de BFM TV , le 20 mars 2019.

Complotisme partout

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Au lieu de combattre ce phénomène, les responsables politiques en galvaudent la signification.

Laurent Wauquiez, François Bayrou, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Olivier Faure, sur le plateau de BFM TV , le 20 mars 2019.
Laurent Wauquiez, François Bayrou, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Olivier Faure, sur le plateau de BFM TV , le 20 mars 2019. Crédits : Kenzo Tribouillard - AFP

C'est un mot toujours plus présent dans les joutes politiques. Une illustration ? Il était 23h30 hier soir sur le plateau de LCI, et Marine Le Pen a asséné ceci à François Bayrou : 

"Vous êtes complètement complotiste, hein !"

"Complotiste" : il y a quelques années, ce mot était réservé à ceux qui croient que la terre est plate ou que l'humain n'a jamais marché sur la lune. 

Mais depuis quelques temps, sa définition s'est progressivement élargie. Au point d'être utilisé comme un argument courant dans les débats politiques. 

Traiter son adversaire de complotiste, c'est mettre fin à la discussion, c'est le renvoyer dans le monde des farfelus et des irrationnels, bref : l'exclure du champ du débat raisonnable et démocratique. 

Certes, le conspirationnisme se porte bien, chacun l'aura noté. L'observatoire Conspiracy Watch a publié un rapport cette semaine qui montre la pénétration de ces pseudo-thèses. Des pseudos-thèses qui poussent sur le lisier de la défiance générale et des contenus non vérifiés sur internet. 

Pour autant, l'usage du mot "complotiste" dans le débat public devient une arme trop fréquente et trop automatique. 

Un exemple, la semaine dernière, avec Nicolas Dupont-Aignan. 

Dans le Billet politique, vous l'avez constaté, on n'a jamais spécialement épargné le fondateur de Debout la France... Mais pour le coup, juste après l'incendie dramatique de Notre-Dame, alors que les autorités elles-mêmes n'écartent encore aucune piste, Dupont-Aignan se demande si ce feu peut être d'origine volontaire. Et il est immédiatement taxé de complotisme. 

Comme si la question n'était pas permise, comme si elle n'était pas de l'univers du possible, comme si chacun, en découvrant ces images, n'avait pas eu cette question qui lui traverse l'esprit. 

Bien sûr, l'interrogation de Nicolas Dupont-Aignan n'était pas innocente. Bien sûr, ses adversaires peuvent y voir une tentative d'instrumentalisation ou de récupération. 

Mais le complotisme ? Ç’aurait été, si les enquêteurs avaient formellement établi l'origine accidentelle du feu à cet instant-là, de proclamer qu'on nous cache des choses, et que la vérité est ailleurs. La nuance, me semble-t-il, n'est pas anecdotique.

Un autre exemple de cet usage, devenu courant, du mot "complotisme" en politique ? 

Au début de l'année, à l'occasion du traité signé entre la France et l'Allemagne. Contrairement aux élucubrations entendues ici et là, ce traité ne prévoyait pas que Paris vende à Berlin son siège à l'ONU. Pas plus qu'il n'obligeait les élèves français à apprendre l'allemand !

Pour autant, Jean-Luc Mélenchon fut traité de complotiste pour avoir simplement soulevé le risque d'un "recul de la souveraineté". Alors même que le texte prévoit, effectivement, une convergence des diplomaties française et allemande. Cette convergence, on peut être pour, on peut être contre, mais le terme de complotisme n'avait pas grand-chose à faire ici. 

Pourquoi tout cela est important ? Parce que si l'on y prend garde, l'on va voir se constituer de plus en plus deux sphères totalement hermétiques l'une à l'autre. 

La première sphère : un amas de thèses conspirationnistes relayées par des sites douteux qui prétendent rétablir la vérité. 

La seconde sphère : une bulle politique où le mot de "complotisme" serait utilisé par facilité pour discréditer l'adversaire, pour rejeter toute opinion contradictoire, sans se donner la peine d'argumenter. 

En résumé, d'un simplisme l'autre. Concassé entre les deux ? La nuance, la réflexion, le rejet des affirmations péremptoires, le travail d'enquête. 

Soyons un peu provocateurs : avec ces réflexes binaires qui sont en train de s'installer, les journalistes du Washington Post, qui ont tiré le fil du Watergate jusqu'à faire chuter le président Nixon, auraient-ils traités de complotistes ? 

Prenons garde, plus que jamais, à lutter sans relâche contre le complotisme délirant, le vrai, celui qui corrompt les esprits. Qui insulte les intelligences. Qui provoque les violences, la défiance, la sécession mentale d'une partie de nos concitoyens. Qui rompt l'établissement d'une réalité commune à partir de laquelle les opinions démocratiques peuvent s'affronter. 

Combattons le complotisme...  Mais pour cela, il faut que les responsables politiques se gardent d'en galvauder le sens. Si tout est complotiste, alors plus rien ne l'est. Si le complotisme est partout, alors il n'est plus nulle part. Et là est le danger.

Frédéric Says

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8H19
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