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Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, le 17 avril 2020.

La fatigue en politique

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Une campagne électorale, c'est un marathon au rythme d'un sprint. En politique, la fatigue est souvent taboue.

Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, le 17 avril 2020.
Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, le 17 avril 2020. Crédits : Thomas Coex - AFP

Le mot est revenu dans le discours d’Emmanuel Macron il y a deux jours. “Les esprits fatigués” a dit le chef de l’Etat, en évoquant les tensions sociales qui parcourent le pays. 

Ce n’est pas nouveau qu’Emmanuel Macron évoque ses adversaires avec le champ lexical du sommeil. 

Il s’en est pris régulièrement aux “endormis”, aux “alanguis” ou aux “somnambules” [extrait sonore].

Ce vocabulaire n’est sans doute pas un hasard, quand on sait l’importance qu’a joué le sommeil (ou plutôt le non-sommeil) dans l’ascension d’Emmanuel Macron. 

De nombreux portraits l’ont raconté avec béatitude : il dort quatre heures par nuit. Cinq heures, c’est quasiment une grasse matinée. 

Les gazettes ont raconté ses SMS à deux heures du matin, ses doubles journées qui lui ont permis, tiens, de doubler aussi François Hollande pour l’Elysée. 

La pénurie de sommeil fait partie de la légende. Sous-entendu subliminal : comme Napoléon ou Churchill qui dormaient très peu, sans doute la marque des grands. Mais notons qu’Albert Einstein, lui, avait besoin de ses 10 heures de sommeil. 

En politique, avouer sa fatigue, c’est mal vu.

Oui, ils sont rares à oser le faire. Parmi eux, Jean-Luc Mélenchon. Le dirigeant de la France Insoumise, ici pendant la campagne de 2017, face à un partisan un peu trop bruyant au cours d’un meeting : 

Et le militant fit profil bas. Alors quand j’ai consulté les archives pour ce billet, je me suis rendu compte d’un biais, d’une anomalie. 

Laquelle ? 

Ecoutez, voici tour à tour Dominique Voynet, Robert Hue et François Hollande... [extrait sonore]

Vous ne remarquez rien ? Il s’agit là uniquement de personnalités de gauche, qui reconnaissent être crevées, vidées, au bout de leur vie. 

La fatigue aurait-elle moins bonne presse à droite ? Difficile de trouver des personnalités des Républicains ou du centre-droit, qui avouent un coup de pompe. 

Est-ce parce que la droite croit davantage à l’individu, à la responsabilité individuelle, voire à l’homme providentiel, à qui il serait donc interdit de défaillir ? 

Peut-être… D’ailleurs dans un article du Figaro sur l’usure de la campagne, François Fillon assénait que “tout ça c’est dans la tête que ça se joue”. 

Ah si, seule exception : Nadine Morano, mais c’était involontaire. Alors ministre, elle avait tweeté un jour qu’elle était "au spa" en train de "buller", je cite. 

Un tweet envoyé par erreur, sans doute au lieu d’un message privé. Cette proche de Nicolas Sarkozy avait tout de suite rectifié : en fait, elle travaillait ses dossiers. 

Mais la palme du déni de fatigue revient à Jean-Marie Le Pen en 1988… Hospitalisé après une alerte cardiaque, après un an de campagne électorale, voici ce qu’il dit à la sortie [extrait sonore] : 

"J'ai eu une petite fatigue, je vais très bien, merci".

Car la notion de fatigue revêt un enjeu politique. Pas facile d’en parler pour soi, ça donne l’impression de se plaindre auprès des électeurs. Le sentiment, aussi, qu’on n’est pas à la hauteur.

Pas facile non plus de parler de la fatigue chez les autres. Lionel Jospin en sait quelque chose ; lui qui avait qualifié son adversaire Jacques Chirac de “vieilli, usé, fatigué” en 2002. Il avait alors dévissé dans les sondages. 

La notion de fatigue en politique est donc à manier, pour soi comme pour les autres, aussi délicatement que de la nitroglycérine. 

Pourtant, il serait plutôt rassurant que ceux qui nous gouvernent jouissent du discernement et de la concentration que permet une bonne nuit de repos. 

Le cycle électoral ne doit pas primer sur le cycle du sommeil. 

Frédéric Says

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