LE DIRECT
La "Convention de la droite" est organisée ce week-end par le magazine L'incorrect, proche de Marion Maréchal.

Quand les partis politiques font le tri parmi les journalistes

4 min
À retrouver dans l'émission

"Agressifs et dénigrants", plusieurs médias se sont vus refuser leur accréditation à la "Convention de la droite" organisée par des proches de Marion Maréchal. Avant d'être réintégrés, face aux protestations. Ce type d'incidents, en rupture avec la liberté de la presse, se banalise.

La "Convention de la droite" est organisée ce week-end par le magazine L'incorrect, proche de Marion Maréchal.
La "Convention de la droite" est organisée ce week-end par le magazine L'incorrect, proche de Marion Maréchal. Crédits : Philippe Desmazes - AFP

C'était une exception ; c'est en train de devenir une habitude. De plus en plus de responsables politiques se mettent à choisir leurs médias. Ils sélectionnent les titres de presse qui sont admis dans les meetings ou dans les conférences de presse. L'exemple le plus récent est celui de la "Convention de la droite", organisée par des proches de Marion Maréchal ce week-end. Une journée de débats sur les stratégies d'alliance, entre le Rassemblement national et les familles de la droite. 

Étaient prévues les participations d'Eric Zemmour, du souverainiste Paul-Marie Coûteaux, mais aussi d'adversaires politiques, comme le député En Marche Aurélien Taché. Or, cette semaine, plusieurs médias ont découvert qu'ils n'étaient pas les bienvenus à cette convention. L'Express, Libération, l'Opinion et Quotidien se sont vus refuser toute accréditation. 

Dans une interview, l'organisateur Jacques de Guillebon, proche de Marion Maréchal, a d'abord justifié ce choix. Selon lui, les reporters refoulés seraient « systématiquement agressifs et dénigrants ». Il les qualifie même - tout en nuance - de "serpents". 

Mais l'affaire prend de l'ampleur, certaines personnalités invitées (Aurélien Taché, Raphaël Enthoven) renoncent à participer en raison de cette atteinte à la liberté de la presse. Plusieurs médias, en solidarité, décident aussi de ne pas couvrir l'événement. 

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

L'organisateur est obligé de reculer. Les journalistes sont finalement accrédités. 

De telles pratiques ne sont pas nouvelles au Rassemblement national...

Non, un tel incident avait déjà eu lieu en 2016, quand le journal Médiapart avait été refusé à l'entrée par le FN (ce média, de même que "Le Petit journal" - devenu "Quotidien" - est d'ailleurs évincé des événements organisés par le FN depuis 2012). 

Ces agissements, qui empruntent davantage au videur de boîte de nuit qu'à un mouvement politique, tendent à se multiplier. 

Cette semaine, Jean-Luc Mélenchon a annoncé qu'il n'autoriserait plus les équipes de Quotidien, le programme télé présenté par Yann Barthès. Le dirigeant insoumis lui reproche une couverture partiale des perquisitions au siège de son mouvement. 

Les exemples que nous venons d'évoquer ont en commun de vouloir sélectionner, trier, valider les médias autorisés à relater un événement.  En d'autres termes : choisir le regard qui va être porté sur moi. Et le choisir, dans l'idéal, complaisant. 

La méthode n'est pas l'apanage des partis d'opposition. 

De son côté, l’Élysée a décidé de barrer l'accès à deux médias : Russia Today et Sputnik, accusés d'être des officines au service du Kremlin. Certes, le lien de ces deux titres avec l’État russe n'est un secret pour personne. Mais il y a là une question de principe. Doit-on refuser la présence de tous les médias proches de puissances étrangères ? Que faire, dans ce cas, de la chaîne qatarie Al Jazeera ou de la chinoise CCTV ? 

Il est en effet paradoxal de critiquer des régimes que l'on juge liberticides, tout en se fondant sur cet argument pour restreindre la liberté de la presse chez nous. 

Cela dit, la brèche est ouverte depuis bien longtemps. Ainsi, quand les télévisions ont accepté de retransmettre en direct des images de meetings fournies "clés en main" par les partis politiques, elles ont déjà renoncé à une partie de leur souveraineté journalistique. Quand le pli est pris, il devient toujours plus difficile de lutter. Et cela décomplexe les appareils politiques. 

Il n'y a d'ailleurs pas qu'eux qui usent de ces pratiques. Il y a quelques années, un mouvement décolonial avait choisi certains journalistes, refusé certains autres, pour couvrir son université d'été, qui avait fait grand bruit car elle se déroulait en « non mixité », c'est à dire "sans personnes blanches", selon SOS Racisme qui avait condamné l'événement. 

Alors que nous dit cette évolution ? La présidentielle de 2022 sera-t-elle une longue succession de polémiques, où la presse se verra écrémée à l'entrée des meetings, entre ceux dont la ligne éditoriale est "certifiée conforme"... et les autres ? Espérons que non. 

En réalité, ces tris sélectifs de journalistes traduisent un phénomène plus large. 

Ce qu'on pourrait nommer des "silos médiatiques". Chaque parti dispose désormais de ses propres canaux de diffusion, de ses propres émetteurs sur les réseaux sociaux. Leur contenu ne brille pas par l'autocritique, ni même par le doute journalistique. Dès lors, pourquoi prendre le risque d'inviter des médias dont on craint que le regard ne desserve la cause ? 

Se développe peu à peu un refus de l'altérité d'opinion, de la différence de points de vue, voire de l'esprit critique. On pourrait décrire cela comme une tendance générale au "communautarisme idéologique", qui trouve dans cette affaire d'accréditations l'une de ses nombreuses manifestations. 

Frédéric Says

Chroniques

8H19
41 min

L'Invité(e) des Matins

Médias : l’heure des grandes manœuvres ?
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......