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Dans l'avion du retour d'un déplacement à Mayotte, Emmanuel Macron a accordé des entretiens à RTL et à Valeurs Actuelles.

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il accordé un entretien à Valeurs Actuelles ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Que cherche le chef de l'Etat en s'affichant à la une du magazine préféré de l'extrême-droite ?

Dans l'avion du retour d'un déplacement à Mayotte, Emmanuel Macron a accordé des entretiens à RTL et à Valeurs Actuelles.
Dans l'avion du retour d'un déplacement à Mayotte, Emmanuel Macron a accordé des entretiens à RTL et à Valeurs Actuelles. Crédits : Richard Bouhet - AFP

Mais pourquoi donc ? Telle est la première question qui vient, quand on découvre cette une - le président de la République en bras de chemise blanche, barré par ce titre : "tête à tête avec Macron". 

Comment l'ancien ministre socialiste peut-il se retrouver dans l'hebdomadaire préféré de l'extrême-droite ? 

Comment le candidat qui fustigeait pendant sa campagne les "passions tristes", peut-il nourrir onze pages d'entretien exclusif dans un magazine dont les couvertures sont plus déprimantes les unes que les autres ? 

Bien sûr, l'on nous objectera qu'il ne faut pas s'arrêter au contenant mais examiner le contenu. Et c'est vrai, à plusieurs reprises Emmanuel Macron s'oppose à la ligne défendue par le journal. Il rejette les suggestions du journaliste qui l'interroge, comme la réduction drastique de l'immigration familiale et étudiante. Le président en revient aux chiffres et considère, je cite, que cette immigration est « absorbable » par le pays. 

Mais il faut bien dire que la tonalité générale de l'entretien n'est pas à l'affrontement idéologique.

Le président emprunte un vocabulaire très marqué ("droit-de-l'hommistes", "relents marxistes"). Alors pourquoi une telle prise de risque, au moment où la figure présidentielle est attendue pour apaiser une société qui s'hystérise ? 

Pour comprendre ce choix, il faut explorer plusieurs hypothèses, des plus basiques aux plus cyniques, qui sont d'ailleurs cumulables entre elles. 

Hypothèse 1 : il y a une affinité culturelle chez le président de la République avec les thèmes chers à Valeurs actuelles. Emmanuel Macron, ami de Philippe de Villiers, admirateur de Michel Houellebecq, proche de Stéphane Bern, a un côté « vieille France », ou pour le dire de manière plus neutre « patrimoine et traditions ». A peine candidat, il rendit visite à la nécropole des rois en la basilique de Saint-Denis. Il fut le ministre qui se déplaça au Puy-du-Fou avant d'aller célébrer Jeanne d'Arc.

Hypothèse 2 : il faut parler à tous. Depuis deux ans et demi, le chef de l’État a accordé des interviews à Médiapart, BFM, la plupart des télévisions et des radios. Il ne peut se contenter de s'adresser au JT et de poster des tweets. Il veut convaincre les citoyens partout où ils se trouvent - et donc aussi ceux qui lisent Valeurs Actuelles. Après tout, le député proche de Jean-Luc Mélenchon, Alexis Corbière, avait lui aussi accordé un entretien à cet hebdomadaire, qui est diffusé chaque semaine à environ 80 000 exemplaires. 

Hypothèse 3 : après avoir aspiré le PS, grignoté le centre-droit, Emmanuel Macron veut croquer le Rassemblement national et la droite conservatrice. Il n'oublie pas que les lignes Le Pen et Fillon ont rassemblé 40% des électeurs du premier tour en 2017. Valeurs actuelles permet de parler à ces électorats. 

C'est ce qu'on appelle la triangulation. En annonçant une réforme de l'Aide médicale d'Etat dans l'hebdomadaire favori du Rassemblement national, il tente de lui couper l'herbe sous le pied, convaincu que ce parti sera son opposant au second tour en 2022. 

Hypothèse 4 : il s'agit d'assécher la droite avant les municipales de mars prochain. Depuis la vague bleue de 2014, celle-ci dirige 570 villes de plus de 10 000 habitants. Or, LR a du mal à se distinguer d'Emmanuel Macron sur le plan économique ("c'est le président de droite qu'on n'attendait pas", se félicite même Jean-François Copé) ; alors elle tente de le faire sur le plan régalien, en accusant le président de "mollesse", de "faiblesse", d'"impuissance" face aux chiffres toujours en hausse des demandes d'asile et des titres de séjour. En montrant les muscles dans Valeurs Actuelles, le président cherche à détruire cet argument. 

Mais on touche là aux limites du "En même temps"...

Oui, cette stratégie "centrale" a fonctionné pour les réformes économiques. A chaque fois, Emmanuel Macron était accusé d'être "ultralibéral" par la gauche, de "ne pas aller assez loin" par la droite. Résultat : les deux critiques se neutralisaient mutuellement, et En Marche avait beau jeu de se présenter comme la voie du juste milieu.

Emmanuel Macron pratique à nouveau cette méthode de l'entre-deux, mais cette fois sur les questions sociétales. 

Interrogé sur l'affaire du voile d'une accompagnante scolaire au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, le président répond ceci à Valeurs Actuelles : 

« Apparemment, cette femme est plus proche des milieux de l'islam politique qu'on ne le croyait. (...) On a été l'otage de deux périls qu'il faut éviter : le communautarisme et le Rassemblement national, voilà pourquoi je n'ai pas voulu rentrer là-dedans ». 

Là encore, il se place au centre, entre deux excès renvoyés dos-à-dos. Mais les questions d'immigration, de communautarisme, de laïcité ne se traitent pas comme les taux d'imposition, les assiettes fiscales, les exemptions de cotisations. 

Ces sujets sont beaucoup plus éruptifs. Ils convoquent les identités, les convictions religieuses et philosophiques, les droits de l'homme, l'Histoire. 

D'ailleurs, la majorité parlementaire, qui fait bloc derrière Emmanuel Macron sur les sujets économiques, est beaucoup plus réservée sur les thèmes sociétaux. Et la solidité de ce bloc de députés, ce sera l'une des clés dans les mois à venir. 

Avec une majorité forte et stable, vous pouvez contrer les critiques simultanées des deux camps, à votre gauche et à votre droite. 

Avec une majorité divisée et hésitante, cette position de force se transforme en position de faiblesse. Les critiques, au lieu de s'annuler, s'accumulent. 

Au risque d'être attaqué de toute part. Et de ne finalement satisfaire personne.

Frédéric Says

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