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Nicolas Hulot, le 21 novembre 2017.

L'art du déminage

4 min
À retrouver dans l'émission

Plusieurs responsables politiques ont préféré prendre les devants, en révélant d'eux-mêmes une affaire avant qu'elle soit dans la presse.

Nicolas Hulot, le 21 novembre 2017.
Nicolas Hulot, le 21 novembre 2017. Crédits : Bertrand Guay - AFP

C’est un mot qu’on aurait cru réservé aux reportages de guerre et à l’action humanitaire. "Déminer" : le verbe est passé dans le langage courant du journalisme politique. Désormais, on "démine" une affaire, une polémique, des attaques. Comme si une carrière ministérielle n'était qu’une succession de mines placées ça et là sur le chemin. Le mot est à la mode parce que la pratique l’est. Combien de responsables politiques anticipent un coup dur à venir, en le révélant eux-mêmes au grand public ? Jeudi dernier, c’est le ministre Christophe Castaner qui était prévu sur le plateau matinal de BFM TV… Mais c’est finalement Nicolas Hulot qui s’est invité, pour se défendre :

"On passe sur un sujet qui est le sexe, la vie privée... Et ça ce n'est pas pareil, on franchit une ligne rouge. Et on touche à mon honneur, à ma famille, à mes enfants. Et là je mets les pendules à l'heure, je dis "stop". Le journal, demain, va évoquer deux affaires, qui n'en sont pas et qui n'ont aucun contenu".

Nous sommes dans un cas d’école : au moment où Nicolas Hulot parle, rien n’est encore sorti dans la presse, nous sommes à la veille de la parution d’une enquête sur le ministre dans le magazine Ebdo. En somme, Nicolas Hulot parle d’un article que personne encore n’a lu. Il dément des accusations que personne n’a encore entendues.

Résultat : un brin lunaire. Toute la journée de jeudi, les dénégations et la colère du ministre font la une, tournent sur toutes les chaînes, alors même que personne au fond ne sait exactement de quoi il s’agit. Ce n’est plus "action – réaction", c’est l’inverse. La réponse avant la question. Le smash avant le service. L’accusé de réception avant l’envoi. Bref, toute la chronologie classique qui s’en trouve bouleversée. Nicolas Hulot n’est pas le premier à agir de la sorte. Il y a un mois, Gérald Darmanin, dans une autre affaire, avait opté pour la même stratégie. C’était sur Franceinfo, au micro de Jean-Michel Aphatie et Bruce Toussaint :

"J'ai reçu au but de ma nomination de ministre une lettre de dénonciation calomnieuse. C'était un homme qui m'accusait d'abus de faiblesse, d'abus de pouvoir, voire de viol".

Au moment de ces déclarations, rien n’est encore sorti dans la presse. On apprendra plus tard qu’une plainte pour viol a été déposée par une femme, pour des faits allégués remontant à 2009. Mais sur le moment, les journalistes sont placés dans une posture compliquée. Ils sont forcés d’entendre la version de leur invité, sans pouvoir lui opposer des éventuelles contradictions, des imprécisions, des omissions. 

On notera d’ailleurs que c’est la seule fois que Gérald Darmanin a évoqué cette affaire : avant qu'elle sorte. Depuis il botte en touche et dit faire confiance à la justice. Résultat : il n’a jamais vraiment commenté l’affaire, mais il a commenté ce que lui-même a dévoilé de l’affaire. 

François Fillon avait lui aussi choisi de devancer les révélations…. 

Embourbé dans les révélations sur l’emploi présumé fictif de son épouse, il avait révélé de lui-même une autre affaire, sur le plateau de TF1, le 26 janvier 2017 : 

"Je vais même vous dire quelque chose que vous ne savez pas. Lorsque j'étais sénateur, il m'est arrivé de rémunérer pour des missions précises deux de mes enfants qui étaient avocats, en raison de leurs compétences".

Sous-entendu, j’ai la conscience tranquille puisque j’en parle de moi-même. Stratégie dangereuse, car le candidat offre de lui-même un nouveau champ d’investigations aux journalistes.

Pour lui, il s’agit de reprendre la main sur l’agenda, de ne plus subir le feuilleton des révélations. François Fillon tente de démonétiser les enquêtes à venir. Ce ne seront plus des scoops, mais des demi-scoops, puisqu’il aura lui-même levé le lièvre. 

La technique du "déminage" tient à l’accélération de la vie politique et médiatique, à la multiplication du nombre de titres audiovisuels, papier, web... qui se livrent une concurrence acharnée. 

Peut-être y avait-il jadis une propension plus grande à nier, en espérant que la lenteur de la justice et la torpeur des grands médias feraient le reste ? Comme lors de cette phrase restée célèbre de Jérôme Cahuzac : "je n'ai pas, je n'ai jamais eu de compte à l'étranger, ni maintenant, ni avant". 

Ce qui a changé en quelques années, c’est que les rumeurs se propagent à grande échelle via internet, via les réseaux sociaux. Et donc leur diffusion est identifiable et surtout quantifiable. 

A la fin des années 60, Georges Pompidou est mêlé à l’affaire Markovic et subit des allégations sur son couple. Il aura cette phrase auprès de ses proches : « Je ne vais tout de même pas aller à la télévision pour déclarer : 'l’affaire Pompidou est un scandale !'».  En 2018, il serait peut-être déjà sur BFM TV.

Frédéric Says

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