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"Toutes" en écriture inclusive - manifestation d'étudiants le 7 février 2020 place du Panthéon à Paris

L'écriture inclusive constitue-t-elle un enjeu politique ?

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L'écriture inclusive est l'objet, depuis quelques années, d'un combat politique porté par une partie de la gauche. Les écologistes lyonnais le reprennent à leur compte en annonçant qu'ils utiliseront désormais l'écriture inclusive pour leur communication.

"Toutes" en écriture inclusive - manifestation d'étudiants le 7 février 2020 place du Panthéon à Paris
"Toutes" en écriture inclusive - manifestation d'étudiants le 7 février 2020 place du Panthéon à Paris Crédits : Christophe Morin - Maxppp

C’est l’une des toutes premières décisions prise par les écologistes arrivés récemment au pouvoir à Lyon. Le nouveau maire de la capitale des Gaules, Grégory Doucet, vient d’annoncer que lui et les autres élus de la majorité municipale avaient décidé d’utiliser pour leur communication l’écriture inclusive

Autrement dit, les documents qui émaneront de la municipalité lyonnaise ne seront plus écrits selon la règle grammaticale qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin et ils seront ponctués de points médians, ces points qui permettent de féminiser les mots masculins quand, dans une phrase, ceux-ci évoquent indifféremment des hommes et des femmes. Par exemple, au mot "passagers", on y ajoute ".e.s" pour signifier qu’il peut aussi y avoir des "passagères". 

Cette décision a aussitôt suscité la réaction et les moqueries du Rassemblement National.  Elle fait aussi écho à une autre décision qui allait dans le sens inverse, prise par l’ex-Premier ministre, Edouard Philippe, en novembre 2017. Celui-ci avait alors interdit l’usage de l’écriture inclusive dans les textes officiels. 

Et si l’on regarde plus avant comment se positionnent les différents responsables publics sur cette question de l’écriture inclusive. On s’aperçoit que ses promoteurs se situent essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, dans les rangs de la gauche et qu’à droite, on ne trouve quasiment que des détracteurs. 

On peut voir, par exemple, que le socialiste Benoit Hamon a emprunté une des règles de l’écriture inclusive pour baptiser sa formation politique, Generation.s. Tandis que Nicolas Sarkozy a, lui, parlé d’une "idée folle qui consiste à charcuter le français sous prétexte d’égalitarisme". 

On trouve une illustration de ce clivage droite / gauche sur l’un des points que prétend corriger l’écriture inclusive dans la langue française : la féminisation des noms de métiers. C’était en octobre 2014, à l’Assemblée Nationale, la question a donné lieu à un affrontement entre le député UMP Julien Aubert et la socialiste Sandrine Mazetier qui présidait la séance : 

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31 sec
Sandrine Mazetier : "M. Aubert, c'est Madane la Présidente" - Julien Aubert : "Mme le Président, j'applique les règles de l'Académie Française"

A l’époque, en 2014, l’Académie Française n’était effectivement pas favorable à la féminisation des noms de métiers. Depuis, elle a changé d’avis. C’était le 28 février 2019. Elle s’est déclarée en faveur d’une ouverture à la féminisation des noms de métiers, de fonctions, de titres et de grades. 

Mais en dehors de ce point précis, l’Académie Française continue à fermement rejeter l’écriture inclusive qu’elle avait qualifiée en 2017 de "danger mortel pour la langue française". Cette position tranchée des académiciens a contribué à alimenter l’idée d’un clivage entre, d’un côté, les conservateurs réfractaires au changement et, de l’autre, les progressistes défenseurs des libertés et promoteurs de l’émancipation des femmes. 

Un débat très virulent s'est déroulé il y a trois ans

Il y a trois ans, ce clivage s’est cristallisé dans un débat très virulent entre ceux qui dénonçaient, avec l’écriture inclusive, une crétinerie idéologique et égalitariste qui voulait faire table rase de l’histoire du pays ett ceux qui, au contraire, considéraient que c’était le sens de l’histoire, que ça allait permettre de gommer des siècles de domination masculine et que ceux qui s’y opposaient était des réactionnaires ayant une vision machiste de la société. 

La controverse s’est avérée d’autant plus virulente qu’elle était sous tendue par un débat entre intellectuels.  Une universitaire, notamment, Eliane Viennot, avait alors expliqué que la masculinisation de la langue française s’était opérée au XVIIéme siècle, quand le français avait été harmonisé, à un moment où l'homme était tout et la femme n'était rien, et qu’il convenait donc aujourd’hui d’expurger le français de son antiféminisme originel. Elle disait vouloir promouvoir "une société plus égalitaire" et ça passait, selon elle, par la "déconstruction des stéréotypes genrés que la langue véhicule". 

Ce n’est pas parce que la langue a été construite, à une certaine époque sur la base de préjugés sexistes qu’elle façonne les inégalités de la société d’aujourd’hui, lui avait-on rétorqué. On l’avait aussi accusé de vouloir formater la langue selon des considérations idéologiques, comme ceux qui, au XVIIème siècle, l'avaient masculinisée. 

Depuis, le débat s’est un peu apaisé. La question a quitté le champ médiatique. Les voix les plus virulentes se sont tues. 

Et il est apparu que les positions n’étaient peut-être pas aussi tranchées que ce qu’on a pu voir au départ, que c’était plus nuancé, qu’à gauche, l’écriture inclusive ne faisait pas forcément l’unanimité, qu’à droite, on n’était pas forcément opposé à certaines évolutions, Notamment sur la féminisation des noms de professions. 

Entre temps, dans les milieux militants à gauche, dans les réseaux associatifs et humanitaires, l’usage du point médian s'est généralisé pour montrer qu’on adhère à la cause féministe. Mais on n’a pas forcément l’impression que ça se diffuse à l’ensemble de la société. 

Les écologistes lyonnais semblent aujourd’hui avoir pour ambition de remettre l'ouvrage sur le métier. Est-ce réaliste ? Est-ce utopiste ? 

Le processus d’unification de la langue française a été long et difficile, prévenait en 2017 le linguiste Alain Rey. Une langue comme le français, c’est "mille ans de pensée et d’expression collective qui façonnent une manière de s’exprimer" et il est très "difficile de se débarrasser des vieux réflexes", ajoutait-il. Autrement dit, c'est le temps et l'usage qui feront que l'écriture inclusive s'imposera, ou non, dans notre société.

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